Site littéraire et artistique
Visions de l'art
Dans cet espace "Visions de l'art", on trouvera des débats filmés et des oeuvres d'artistes commentées.
Regards croisés entre Jean-Philippe Domecq, romancier, critique d'art et peintre et Valérie Rossignol, sculptrice et écrivain, sur leurs créations plastiques et littéraires et les enjeux de l'art. A la chapelle de L'Ile Barbe, le 26 septembre 2026, sur l'invitation de Françoise Souchaud, commissaire d'exposition.
Rencontre et entretien de Jean-Philippe Domecq avec le sculpteur David Décamp, à la galerie Ories, le 29/10/2025
(sur les photographies d’Isabelle Seilern, 2017)

Le monde est un reflet du monde
par Jean-Philippe Domecq
Certes, Isabelle Seilern a l’œil pictural, et subtil, fin, délicat. Mais c’est entre autres. Certes aussi elle a l’œil musical, puisque, quels que soient ses sujets -
lumière dans l’eau ou sur carreaux, flaques tremblées au rythme de nos pas, spectateurs qui choisissent leur place au spectacle, ou ailleurs les avirons des régates, etc -, elle capte et restitue le tempo de ce qui se passe, de ce qui passe et nous saisit par là-même. Et comment cela nous saisit-il ? Par la musique des reflets, par les ondes qui émanent de tous et de toutes choses.
Toutes choses, et certes encore une fois (car je voudrais pouvoir dire ce qui pourtant saute aux yeux chez cette photographe), Isabelle Seilern a la poésie du banal apparent, montrant ce qu’il y a d’extraordinaire dans l’ordinaire pour peu qu’on ait l’œil attentif. Comment fixe-t-elle l’attention ? Par la vision tout en reflets, justement, qui produit ici le regard latéral qui éclaire, révèle ce qui est là. Vitrines, trottoirs, rues où aller, bitume délavé, verre dépoli, néons sous la pluie - autant de choses sur lequel l’objectif focalise en une prise de vue qui fait prisme, condense et liquéfie. Ensuite, l’artiste détermine et travaille son optique de manière à ce que « le » réel ainsi vu réfracte l’œil qui la voit. L’Œil au sens physique et psychique indissolublement emboîtés, et qui constitue ce qu’on nomme un « regard », une « manière de voir », le boîtier photographique filtrant ce qui se passe dans le boîtier crânien, depuis la cornée sensible jusque derrière la rétine, là où cela imprime sur le fond du cerveau.
On ne voit pas sans conception de ce qu’on voit. Mais on voit d’autant mieux qu’on se dégage des préconceptions connues pour les ouvrir à d’autres conceptions, inédites. Isabelle Seilern n’ignore donc pas les conceptions entérinées de la peinture, surtout concernant le travail sur les impressions optiques. Elle n’ignore pas non plus les sujets urbains qui ont fait corpus de l’image moderne et contemporaine. Elle montre qu’ils ne sont pas épuisés. Que rien n’est épuisé, à vrai dire. Preuve en est cette simplicité immédiate dans le raffinement à vrai dire savant de ses photographies. Et, comme on vient de le lire, la simplicité d’un résultat plastique est toujours complexe à expliquer… On est donc bien en présence de ce que seule la photographie pouvait nous montrer.
Finalement, la vision tout en reflets d’Isabelle Seilern montre que le monde est un reflet du monde. De ce monde-ci évidemment, tant il reste à voir.
2025
Comment fait-elle ?...
Approche de l’œuvre de Rieja van Aart, par Jean-Philippe Domecq
J’ai ce premier murmure en moi - « comment fait-elle ?... » - devant chaque œuvre que je découvre de cette artiste. La question peut paraître élémentaire, mais c’est elle qui entraîne le désir de m’expliquer, d’autant qu’elle n’a pas l’air d’être uniquement subjective puisque, j’ai remarqué en exposition, les autres regards semblaient pareillement arrêtés, en suspens dans l’émerveillement. L’admiration est, selon les Grecs, la réaction première à la beauté esthétique, et l’étonnement à l’origine de la philosophie ; j’éprouve les deux devant les œuvres de Rieja van Aart. Il s’agit donc, c’est un devoir poétique de l’écriture qui accompagne l’intuition de l’artiste, d’essayer de comprendre, de prendre avec soi ce qui émane de cette sensibilité au monde.
Et d’abord, quel « monde » ? Inner Landscape est un titre générique que Rieja van Aart a donné à l’une de ses séries. On veut bien, si cela avertit qu’il ne faut pas essayer de se raccrocher, de se rassurer avec les éléments végétaux, animaux, métalliques ou géologiques que l’on repère dans ses compositions photographiées. Mais celles-ci vont au-delà, en deçà de la dichotomie entre dedans/dehors, intérieur/extérieur. Et voici pourquoi, en partant là encore du constat que l’on se fait à soi-même devant cet univers plastique : il n’est ni abstrait, ni référençable. Insistons, rendons-nous compte de ce que cela signifie : ni abstraction ni configuration ; ni inconnu ni connu. Et cherchons dans notre mémoire quel artiste on ne pourrait le moindrement rapprocher de l’art dit abstrait ou de l’art dit figurant (pour ne pas se limiter au « figuratif »). C’est dire ce qu’a atteint d’unique cette artiste. On commence à comprendre pourquoi il y eut le souffle coupé du « comment fait-elle ?», avec le conjoint effet d’étonnement et d’admiration qui nous a attirés.
Ce « comment », qui fait l’intelligence plastique par quoi un/e artiste en dit plus qu’elle/il/on peut en dire intellectuellement, nous guide dans le détail des vues proposées, et on explore et découvre leur concrète poétique. Voyons justement quelques vues de la série Inner Landscape. Vous pourriez, et pouvez voir un fond de hauteur lointaine et brune, ou incarnat brun sur telle autre. A l’épicentre, il y a une sorte de rose des vents en hélice blanche, d’un matériau qui semble du papier ou de cette matière plastique légère avec laquelle on fabrique les moulinets d’enfants pour les plages. L’hélice ainsi posée fait basculer ce qui avait l’air d’être un fond de paysage, qu’elle mouline dans le fixe rotor de nombreuses dimensions possibles, du menu au lointain. La vue avec l’espèce de falaise brun rougi, magnifique chromatisme sur le fond immaculé du tirage (papier d’art Hahnemühle pour imprimante Epson), pose le volume ainsi profilé sur ce qui pourrait (vous avez remarqué : encore une fois « pourrait », « peut » - autant de façons tâtonnantes d’approcher par des mots, autant et si peu qu’ils le peuvent, ce que seul l’art visuel peut révéler), ce qui pourrait être un rivage de basalte gris. Sauf que - et tout de suite le réalisme extérieur est congédié -, sauf que la découpe par-dessous est comme reins creusés d’un corps allongé – « comme », mais ce n’est pas cela, le référent est encore une fois annulé, transmué par annulation. C’est une des façons esthétiques de son « comment fait-elle ?».
Papier 007c : pris en plongée un ourlet de papier fait bord et lèvres de cratère. Mais c’est encore trop dire, la précision est autre, jamais vue auparavant ni connue, mais désormais là, advenue. Rien qu’avec du papier froissé, éclairé sur fond aussi blanc que lui. Inner Landscape 2406 est aussi une vue en plongée d’une crête de papier froissé bistre, couleur qui dans ses plis brunit, se fronce et fronce au point que l’on « pourrait » y discerner ravins ou flancs de montagne. Et non, le papier ne se laisse pas oublier ; et c’est ainsi que l’artiste a, sciemment, déporter de toute réalité déjà donnée vers une réalité autre, inconnue jusque-là et innommable encore, toujours.
Ce qui reste est l’intitulé d’une autre série et il est particulièrement adéquat. Un photographe, Thierry Cardon, l’explicite en connaissance d’expérience en synthétisant ce que Rieja van Aart apporte à l’art photographique : « La photographie, on le sait, a partie liée avec la disparition : elle montre toujours ce qui n’est plus. Rieja van Aart se saisit de ces indices d’absence propres au medium comme d’une ouverture, pour en déployer la capacité de transformation, en se focalisant sur ce qui reste après la disparition, ce qui est donc en devenir. Elle invite ainsi l’hors-champ – le déjà plus là – dans l’orbite de l’œuvre. » D’où une tension « vers le pas encore ». Du ce qui fut et n’est plus, à ce qui sera : on a là une formule de toute métamorphose. Qu’une photographe maquette un monde pour y faire passer le regard comme un éclairage sur l’inconnu, voilà qui donne aussi la mesure sans mesure connue de ce qui est dévoilé. Dévoilé par saisie. Autrement dit : la gestation captée au passage, à même le passage. Ainsi, dans Ce qui reste 1, des germes étirés au bord de lamelles comme de seiche font germination de lumière, d’éclats froids en plein espace bleu uni, tandis que les grains qu’on devine bordent des lames. C’est ce qui reste de ce qui passe, mais qu’est-ce qui est passé et vers quoi ? On ne peut se le dire autrement qu’en le voyant. Cela reste parce que cela fascine, dans le passage pourtant distinct.
Une sorte de serpent de caviar sort d’une vasque pareillement grumelée de mauve noir et luisant, la vasque a des transparences de verre ou cristal biseauté ; au-dessous pour poser « cela » on dirait un repli déployé, de brun ombré sous la vasque de la matière luisante ; laquelle « matière », la « sorte » de serpentin caviar émet des bulle
s qui seraient ses grumeaux vaporisés dans l’espace bleu lumineux, mauve translucide à gauche. Le tout ? Ce n’est rien que l’on sait, c’est d’une présence ni insolite ni familière, cela tient sur l’espace inférieur le plus diaphane de toute cette composition.
Contemplation 85, œuvre de 2022 : une brassée d’épis de blé bien alignés en parallèle sont suspendus en haut sur une surface à reflets vitrés, si bien qu’une myriade de points lumineux constellent l’apparent vitrage. Sur le fond modulé de bleu profond, cela donne un objet rituel, pour rituel inconnu. Par là, Rieja van Aart est allée plus loin qu’avec les variations chamaniques et apparitions totémiques des années antérieurses.
Cette même année 2022, l’artiste a développé une série où elle ne craint pas de nommer l’élément majeur, pour la simple et belle raison qu’il est complètement transmué. Asperge 001, entre autres, est euphorique ! Ce jaune safan qui remonte couvert de fibrilles à la rencontre d’une forme de même nature dont la pointe est embrassée pour émerger avec l’autre, flotte, très ombrée de brun chaud par-dessous, alors qu’il n’y a rien au-dessous ni au-dessus ni autour. Un autre espace, décidément.
La série d’« Ecriture » pousse l’audace exploratoire, pousse le « par-delà abstraction et figuration », jusqu’à faire de voiles et trames d’on ne sait plus quelle matière un « voile de la mariée » d’un Grand Verre de Duchamp, mais version chromatique, « rétinienne » pour le coup telle que ne la voulait plus Marcel. Cy Twombly en peinture déploya aussi des signes qui ne sont ni écriture ni non-écriture ni-signes ni non-signes. L’art de Rieja van Aart vient après, en connaissance de cause donc, mais par-delà connaissance et réflexion : par la voie sensible, qui était la seule à pouvoir ouvrir d’autres espaces à ce moment de l’art.
Regards croisés entre Jean-Philippe Domecq, peintre, et Valérie Rossignol, sculptrice, lors de leur exposition commune à la galerie Oriès (15 janvier 2026)
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Bernadette Lock-Remuson
Par Christian Noorbergen
L’ouverture créatrice de Bernadette Lock-Remuson, artiste d’origine auboise, impressionne. Forte d’une technique éprouvée, à l’aise dans tous les registres techniques, elle navigue dans les hautes marches de l’art, aux confins des évidences fatiguées de la normalité. Qu’elle s’empare de l’obsédant portrait, du saisissant surgissement charnel, de la plus subtile fascination de l’abstraction, voire de l’impact attractif d’une matière inconnue, elle est toujours présente au rendez-vous de la vraie création. Elle impose une allure d’apparition magique qui donne à chacune de ses peintures l’impression d’une sidérante première. Une discrète trame d’opacité densifie chaque œuvre au profond des apparences.
Les visages créées, reconnaissables ou anonymes, sont d’abord des aventures de têtes. Elles semblent venir de la nuit des temps comme des fantômes arrachés au néant. Mais ces fortes têtes d’âme vécue sont d’abord de très sensibles portraits d’humanité, des spectres d’outre-vie qui traversent l’immensité.
Gros plans de peau dans la magie absolue de l’intime présence, les corps qui surgissent accidentent à vif les miroirs de sa peinture, quand la chair dit l’incroyable intensité de la vie dans le sombre chaos de l’univers. Corps somptueux et fragile qui impose la puissance assumée d’une intimité à la fois osée et fantomatique.
Quand l’artiste s’attaque à l’abstraction, heureuse et récente aventure, elle invente une mystérieuse matière veineuse et craquelée à la chromatique délicate, voilée et veloutée. Parfois, ici et là, des traces d’infime sauvagerie maîtrisée oxygènent l’étendue.
D’une audace fraîche et constante, Bernadette Lock-Remuson voyage en haute peinture. Fluide et tonique, son art est sans frontière mentale.
Bernadette Lock-Remuson – Jusqu’au 3 mars - Espace Didier Bienaimé - Chapelle Saint-Luc 10600
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Hommage à SERGE LABEGORRE
Femme assise au tapis rouge, 2009, 195x130cm
Serge Labégorre, figure essentielle de l’expressionnisme contemporain en France, vient de disparaître, le 16 avril, après 75 d’absolue création. Ce prince en majesté inventive, artiste majeur de notre temps avait 94 ans, né à Talence en 1932.
L’obsession de la figure humaine était son territoire d’art privilégié. Dans la nuit habitée de son atelier, se détache la haute silhouette d’un visage frontal, ou celle d’un corps découpé à coups de sabre, et qui saigne au dedans. La beauté n’est que le commencement du terrible. Tout part du réel, celui qu’on ne maîtrise pas et qui fait l’essentiel de la vie et de la mort des hommes. Ses personnages de lourde solitude, impressionnants et implacables, nés de l’ombre et de la nuit, l’entraînent au-delà de lui-même. Une soif d’absolu les porte, avec le désir déchirant d’habiter l’éternité.
La peinture dit le contact charnel d’un corps avec un corps. Il faut sentir vibrer sa chair, et restituer ses sensations dans l’obsession créatrice. Bienfait pour l’artiste, cette obsession évacue les désenchantements du quotidien. C’est une langue intérieure et secrète où les traces d’un vécu essentiel secouent l’âme. « Il faut bien mourir d’être né. J’affronte », disait mon ami Serge Labégorre.
Quand Serge Labégorre a commencé la peinture, l’abstraction triomphait… Mais cela ne lui suffisait pas. Dans sa figuration, l’humanité tout entière est omniprésente. Ses faces peintes sont convulsives et chaotiques, cruelles et fatales, mais plus fières et plus vives que les ténèbres qui les font naître. Ce sont figures à hauteur d’univers, masques fabuleux du fragile clan humain, et leurs clartés charnelles éclairent les noirceurs du vide. Le dedans sombre du corps, arraché aux apparences, est un cri sans limite.
Son atelier était lieu de liberté, d’extase et de souffrance, dans une exploration acharnée et magique. Serge Labégorre sacrait ce qu’il peignait, mettant en charpie les dehors fatigués de la beauté, et sacrifiant les illusions sommaires à chacune de ses créations. Au cœur de son art, le rouge et le noir font la vie très haute, quand l’art creuse à vif la fin des regards, et brûle en silence tous les masques de la mort.
Sophie, la fille de Serge, a créé un beau Fonds Labégorre à Seignosse (40510).
Christian Noorbergen
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JEAN-CHARLES QUILLIN
LE VENT D'ALLEGRESSE 146 x 114 cm, tech mixte.
“Instants de lumière“
Jean-Charles Quillin est venu d’une île lointaine. Sans doute est-il né de la lave d’un volcan, tant peu de couleurs ont demeure chez lui. Tout part de l'opacité absolue. On voit donc des êtres traversés de nuit, des ténèbres d’univers, et des poussières d’être, des presque riens profondément habités. Des êtres de nul oubli, et de toute humanité, sans passé, sans présent, sans idéologie. Des êtres nés d’un rituel inconnu. Ils font miroir de nos propres ténèbres. Ils ont traversé tous les désespoirs. Ils sont invincibles, et les ténèbres tressaillent.
Peu de couleurs, donc, et peu de signes, comme dans toute grande peinture. Jean-Charles Quillin impose un face-à-face sensible, délicat, fragile. Le dénuement, l’ascèse et le dépouillement font vivre l’art vrai et puissant qui sort de la grotte archaïque, dans l’approche lente et silencieuse des possibles de la vie.
Il n’y a pas de précipitation chez l’artiste, mais de l’extrême vigilance. Le corps peut se vêtir d’obscurité, la lumière s’approche tout de même, qui veille en nous au profond des nappes phréatiques du mental enfoui. L’art de Jean-Charles Quillin est rituel d’apparition, contre toutes les disparitions. Il assène la singularité subtile et terrifiante du ressenti archaïque. Démonstration métamorphique de l’altérité cruelle et grimaçante. Ici le chaos fait la gueule. Si la flamme recueille le sommeil des cendres, dans cette peinture immaculée, la fournaise du dedans s’éternise sans fin.
Ses êtres d’étrange vie posthume brûlent d’une vie interminable, car ils ont survécu à leur mort. Ils sont les servants mystérieux d’un rite impensable, les témoins écrasants de nos rêves perdus, et leur regard troue sans fin l’étendue. Unis à la nuit, et vêtus d’elle, ils ne verront jamais les fatigues du jour. Indestructibles et minéralisés, et comme issus de toutes nos pertes, et n’ayant plus rien à perdre, ils sont sauvés, et nous sauvent de l’inertie. Dans cette peinture extrême et tendue, d’immenses cellules d’énergie anarchique, organique et virulente, se bousculent pour arriver jusqu’à faire la vie. Eros croît dans l’intimité partagée de la nuit. Jean-Charles Quillin, qui expose chez Marie Vitoux à Paris, sait épouser la tendresse des confins.
Christian Noorbergen
(Note de J-Ph. Domecq) Christian Noobergen a une pratique singulière de la critique d'art, en ce qu'il tente de rejoindre la poésie plastique par la poésie verbale. Pratique effectivement singulière aujourd'hui. Prolongeons avec cette récente prose évocatoire :
L’herbe et le sang
Je marche – et c’est toujours hier - dans les plaines sauvages d’un pays tout proche, réserve immense d’espace, sans route ni demeure. Les pensées vagabondent et se bousculent, sol ne peut rester intact.
Les traces de pas sont des blessures d’humanité, quand j’aurais voulu la paix du dedans, mais pour maintenir la plaine immobile, quand les troubles du monde déchirent la chair, la peau de la vie grandement se fatigue…
On voudrait ici que la végétation protège. Un peu partout, des sapins élèvent des souvenirs tendus. Un oiseau traverse un ciel vivant. L’herbe est douce et fragile. On dirait la toison secrète d’une femme trop lointaine. Les couches de la mémoire s’entremêlent et le soleil s’éloigne pour ne pas gêner. Le vent devenu pâle s’abandonne à l’éphémère brûlé du présent.
Je voudrais chasser ces pensées meurtrières, fuir l’horizon trop noir, et ne voir que ces petits morceaux de lumière qui bougent entre les mousses. Mais comment poursuivre, et comment vivre, quand la peau de la terre se chagrine, et devient trop rouge ?
L’éveil est cruel, la respiration poursuit le va-et-vient amoureux de l’échange, entre l’herbe verte de l’enfance, et le sang d’aujourd’hui.
Christian Noorbergen













