9ème épisode – été 2026
§ 21
Des propositions, entre autres, toujours entre autres
Il est plutôt clair à présent que nous lisons un manifeste qui s’était annoncé comme « ouvert », « en cours », « in progress » ; ce qui s’y dit a tout l’air de se découvrir en s’écrivant, en même temps qu’à nous, quasiment. Démarré sans théorie ni programme par conséquent, c’est bien la seule chose qu’il a programmée. Est-ce encore un manifeste alors ? Oui. C’est même le premier manifeste à ne pas proposer de message prescrit ni d’esthétique unitaire, parce que, et cela aussi fut énoncé, l’Histoire ne s’y prête plus, instruite des précédents dont l’unicité programmatique fit leur impact puis leur limite par là-même. Si manifestement il incarne une attitude, une aspiration formidable, donc des refus vitaux, les propositions de ce manifeste sont et seront toujours entre autres.
1 – La première est celle qui se déroule sous nos yeux : expérimenter le roman qu’est toute pensée en montrant la nôtre ici, à titre d’exemple non exemplaire.
2 – Seconde proposition, qui d’ailleurs est un des possibles sous-ensembles de la précédente, et qu’on a suivie au cours d’épisodes précédents : le roman culturel, qui remet en question et en abyme des œuvres et leur postérité que l’histoire prétend figer. Roman, disais-je, la culture ayant ses moments forts et faibles, ses personnages d’auteurs et figurines de commentateurs sur fond d’opinions dont nous sommes encore libres de trier entre les passions de servitude cultivée et les œuvres qui donnent de l’air. Nous parlerons de celles-ci, on verra de quelles fortes admirations nous nous chauffons. Pour l’heure, parce que c’est moins admis, ce manifeste donne l’exemple de refaire l’histoire littéraire et artistique quand elle stupéfie d’aliénation, d’imposture, de torsion. Stupeur, oui, devant les courbures dorsales et mentales qui ont permis telles postérités minables ou écœurantes : comment la culture peut-elle… Et on aurait le droit de ne rien dire ? On comprend qu’il ait fallu quelque théâtre en ce roman culturel pour traiter comme elles le doivent la bêtise passionnée et la tranquille imposture. De même que la Comédie de la critique en Art du Contemporain dut camper ses « Précieuses radicales », de même, en plus écœurant que comique, de même ce manifeste est obligé de raconter, très seulement dans l’époque, l’extrême violence que commettent les savants veules qui préservent à tout crin pour la postérité des Céline, Heidegger, Genet, Jünger, etc., etc., et, avant cette postérité forcenée : l’actualité, le stress que nous font subir les faiseurs d’actualité qui par tous les moyens de leur masse mentale, empêchent l’advenue d’autres choses.
On a vu aussi cet autre axe, en discussion des Quelques : comment la littérature révèle des choses, attitudes, vécus des faits, sensations que seule elle adjoint à la compréhension et appréhension de l’importante politique.
3 – Troisième proposition, toujours entre autres : la Métaphysique Fiction.
§ 22
La Métaphysique Fiction
Précision : parmi celles qu’a annoncées et annoncera ce manifeste, le lecteur peut éventuellement sauter la troisième proposition qu’annonce ce chapitre, car il désigne un nouveau territoire littéraire que mes romans m’ont fait découvrir. Si elle a sa place ici, c’est que certains lecteurs y décèleront l’aspiration qui a lancé notre manifeste en ses premiers chapitres. D’autres lecteurs pourront y venir lorsque cette aspiration – notre sempiternelle pression poétique – reviendra à ce réalisme neuf, mûr comme jamais, métaphysique enfin, né de l’œil sensiblement ouvert par le rétroprojecteur de notre fin.
La Métaphysique Fiction est un des possibles en littérature présente et future. Je dis « possibles », et suis obligé de dire « je », puisque ce regard littéraire m’est apparu, sans préméditation, de l’intérieur d’un cycle de romans. (Trois ont paru, les deux suivants ne cherchent même pas d’éditeurs). J’avais fini par prendre conscience de cette intuition puis par la développer dans un essai paru en 2017, Qu’est-ce que la Métaphysique Fiction ?[1]. On pourra s’y reporter, je n’ai qu’à résumer d’où vient et où va cette nouvelle optique, on verra l’analogie avec l’amorce métaphysique de notre Roman de la pensée.
J’expliquais d’abord en quoi elle pouvait résulter des transformations du roman par changements de points de vue. Très vite ici. Le réalisme du XIXème siècle a débouché sur le réalisme intérieur par focalisation interne, dont Stendhal fut des premiers conscients (dans le Rouge et le Noir certains passages ne montrent du réel que ce qui mobilise l’attention du personnage ; et le célèbre point de vue de Fabrice à Waterloo dans La Chartreuse de Parme). Tolstoï transcrivit en monologue intérieur direct le délire de jalousie qui conduit Anna Karénine jusqu’à la gare où elle va se jeter sous un train. Ensuite, l’hommage d’antériorité que Joyce a rendu à Dujardin pour avoir inauguré dans Les lauriers sont coupés le monologue intérieur de Leopold Bloom et surtout de Molly dans Ulysse. Virginia Woolf et Faulkner ont eu l’intelligence sensible de voir le systématisme de Joyce (qui donnera dans l’auto-enfermement de Finnegans Wake dont il n’est pas permis d’admettre, mais je me le suis permis dans Qui a peur de la littérature ?, qu’il n’est lisible que pour son auteur, et encore). Puis, de Woolf à la sous-conversation, Sarraute, Pinget, etc. En concomitance avec cette double lignée qui s’est poursuivie jusqu’à Claude Simon ou William Gaddis, il y eut la voix intérieure de Proust, Céline (oui, ai-je dit, il a fait de gouaille un grand style, et a démontré que cela ne confère pas nécessairement la maturité d’écrivain « majeur »), Thomas Bernhard, José Saramago, etc., jusqu’à Javier Marias dont la mélopée de féroce mélancolie porte loin les trahisons du monde en jouant d’ironie avec la littérature d’espionnage comme Dostoïevski se servit de l’intrigue policière pour sa psychologie des profondeurs. Bref, autant de voies du roman que ces voix diverses qui ont sondé la psychologie dans ses différentes strates individuelles et relationnelles, perceptions et réflexions comprises, de l’inconscient au conscient. Ce résumé en perspective cavalière ici pour en venir à ce qui me paraît manquer à ces différentes partitions : celle qui les traverse toutes, qui nous traverse tous, qui que nous soyons sans exception et en toute situation mais en tout refoulement : notre conscience que nous mourrons un jour, que j’ai nommée, on a vu, la Donnée d’Emblée puisque nous avons devant/dedans nous ce fait que, « dès le départ », depuis que nous nous sentons embarqués, nous savons que cette vie aura sa fin, et il n’y a rien de plus certain. Nous taisons cette vérité, la refoulons presque en permanence, mais, sans son silence de refoulement, il n’y aurait jamais eu de langues, le langage progressif que seule l’humanité développe en ce monde (on retrouve les termes du début de ce Roman de notre pensée). Autant l’explorer, ce blanc mental au cœur de notre orbe psychique, puisqu’il est là même au cœur de nos joies, de nos plaisirs, et évidemment de nos peurs et violences. Que la littérature décrit dans leurs détails comme dans leurs liens. Rejoindre le point de vue qui est derrière tous nos points de vue, intégrer la diffuse focale sur toutes choses en notre vie quotidienne et ultime, intérieure, extérieure, « inextérieure » au fond. Pourquoi, entre les mailles, ne pourrait-on décrire cet invisible mais imparable recul humain qui fait que vivre est à la fois étrange et évident ?
A cette optique le cinéma s’est risqué, brillamment, de Tarkovsky à Terence Mallick. Mon essai le détaillait, pour constater par comparaison que la littérature, parce qu’elle n’a pas les considérables moyens du cinéma qui conjugue tous les arts, parce qu’elle n’a que les mots, est justement le langage adéquat pour restituer cette trouée au cœur de notre vue, de nos affects et pensées, pour imprégner, trouer, évider tous les mots par lesquels la littérature a décrit et décrit toutes les dimensions de nos vies, de l’intime au social, du sensible au réflexif.
Je boucle sur cette intuition littéraire avec un seul extrait de Qu’est-ce que la Métaphysique Fiction ? :
- « Le roman a tous les moyens de formuler cette existence dans toutes ses dimensions et variations possibles, précisément parce qu’il n’a pas de critères ni de clés a priori. » (…) Dans les romans « on trouve de la philosophie en même temps que du chant, du théâtre, de la poésie, les luttes sociales autant que les rêves, la trahison, la guerre et la paix, le snobisme et l’administration. Et donc, un jour ou l’autre : la vie et la non-vie liées. Liées: la conquête de ce lien qui nous fonde via la vie vers la mort et la mort dans la vie, j’en ai rappelé l’enjeu humain (…). Cette intuition ne m’a pas attendu ni ne vient par hasard à ce moment de l’histoire de nos sociétés et du roman. » J’ajoutais, avant d’en venir à la généalogie littéraire et historique qui y aboutit : « Rien, ni sujet ni forme, n’étant étranger au roman, il serait étonnant qu’il se refuse le rien de la mort. Telle est la capacité expérimentale du roman (…) : s’il a pu montrer la vie humaine sous toutes ses formes, du psychologique au social et de l’intime à l’Histoire, rien ne l’empêche de montrer ces mêmes formes depuis le projecteur constamment rétrospectif qui est simultanément en nous et devant. Entre autres possibilités, le roman a celle de conquérir notre vision globale de l’existence sans en exclure la non-vie. » Non-vie, pourquoi ce terme ? J’ai entendu par « non-vie » que s’il suffisait de vivre et de mourir, passe encore… mais il y a plus vertigineux et joyeux : la non-vie qui inclut et volatilise la vie et la mort !)
- Pourquoi maintenant, pourquoi le moment serait favorable à la description de la vie allée avec la non-vie comme « la mer allée avec le soleil » ?… Après le parcours historique qu’il refaisait, l’essai en venait à la soi-disant et très idéologique « Fin de l’Histoire » que signifiait la victoire du Marché auquel auraient abouti toutes les perspectives et eschatologies religieuses et politiques… Tant de luttes et d’espoirs humains pour ça ! Joyeuseté sinistre. Illusion, bien sûr, mais qui aurait au moins le mérite de nous amener à n’en plus pouvoir de consommer, nous consumer de concurrence et tuer l’espace, d’étouffer l’air même… Fin d’illusions qui pourrait « nous amener à notre conscience de la fin qui avive notre vie »… On pourrait parler alors de littérature plus « réaliste » que jamais…
- « Alors ?… », demandais-je au chapitre 8 de Qu’est-ce que la Métaphysique Fiction ?, pour rappeler « amusément » que cette intuition nouvelle part de deux évidences vieilles comme l’humain et comme le roman : « notre fin étant notre Donnée d’Emblée, rien de ce qui fait la vie n’est hétérogène au roman, pas même et surtout pas la non-vie qui inclut et traverse la vie autant que la mort. C’est si élémentaire que ce point aveugle et de fuite métaphysique de notre condition a des conséquences physiques directes, qu’on les ignore ou pas. Il y a plus compliqué comme théorie. »
C’est à décrire en projecteur intérieur ; à extérioriser en miroir inextérieur ; à partir du creux tout-puissant en nous, partout sur toutes réalités, objets, sujets. De ce point de vue originel, ultime et constant : partout c’est dedans. Même une scène d’amour est traversée par la non-vie ; surtout une scène d’amour.
§ 23
L’hypothèse des trois temps : actualité, postérité, éternité
Parmi tous les lieux communs du tourisme mondial, celui-ci garde quelque chose d’improbable. Voici que le succès de masse et de fric suggère qu’à la subtilité la foule aspire…
Dans le piétinement de sandales qui, chaque été en ce monde, nous chuinte aux tempes (paroi interne, bien entendu) comme lave-vitre au carreau, un jeune guide en pleine forme et short, sympathique et ponctuant de plaisanteries rodées le topo qu’il a mission de répéter toute la journée à la foule répartie par groupes linguistiques pour annoncer ce qu’il y a à visiter dans et autour du château de Prague (attendez… un souvenir me revient… d’un auteur tchèque que j’ai dû lire… c’était décrit de loin depuis une fenêtre, sous un même soleil par la grand porte pavée de ce suprême château gouvernemental, une limousine noire sortait, lentement descendait, s’arrêta soudain, un des gardes en uniforme accourut, la vitre arrière s’ouvrit, le planton remonta au pas de course, revint avec plateau d’argent, serviette blanche, carafe et verre d’eau, qu’une main saisit par la vitre puis reposa peu après sur l’éblouissant petit cercle métallique, la voiture redémarra, ce fut le dernier geste de pouvoir de Nikita Kroutchev, Président d’Union soviétique limogé par le Comité central dès son retour à Moscou) – et le jeune guide boucle son laïus en désignant la dernière sortie d’enceinte en bas à droite pour inviter la foule sandalée et shortée (disons) à marquer une pause devant le n° 22 de la Ruelle d’Or où « a séjourné chez sa sœur un écrivain que vous connaissez sans doute, au moins de nom : Franz Kafka ».
« Au moins de nom »…
Depuis la chute du communisme qu’embarrassait cet auteur décidément pessimiste et décourageant pour la classe ouvrière (cf. « Faut-il brûler Kafka ? », inénarrable enquête des années 1950), Prague vend sur le grouillant Pont Charles des T-shirts à l’effigie de Kafka visage émacié et oreilles de vampire qui s’excuse d’exister, des menus au logo Kafka en costard cravate bien serrée, des verres à bière vous pénétrant du regard à la Franz, une statue géante d’acier autour de laquelle les portables dressent leurs écrans photographiques – etc… De tout cela, devant pareille inversion disproportionnelle entre le peu de pages publiées de son vivant et cette dévotion de fans, qu’est-ce qu’en penserait Kafka ? Dans le dos du guide il eût sans doute ravalé un petit rire nerveux. Les lettrés arrivés, eux, murmureraient, pénétrés de senti profond : « s’il avait su… ». Ils n’ont pas l’esprit à concevoir que la catégorie de Kafka s’en fout, de leur Foire, ayant mieux à foutre, non par modestie mais parce que ce mieux qui fait œuvre demande tout et plus que tout, plus que toutes leurs forces, c’est ça le Pari, sans preuve qu’il est gagné en plus, sans réponse, sans réponse contemporaine puisque la Foire est occupée par les préoccupés de leur place, ce qui implique de créer des œuvres plaçables – je n’ai pas dit passables, non, mais on n’en est pas loin, or nous n’avons pas qu’à lire dans la vie, il y a pas mal de choses qui valent le détour dans la vie, le chat à observer, une piscine à voir d’en dessous, des siestes lancinantes et des sueurs gracieuses, des consternations politiques et morales, plein y en a, et notre dernier souffle à tout instant, et notre passion de comprendre et les chambres de notre petite subjectivité – alors bref, tant qu’à lire, ne lisons qu’excellents livres, « mieux vaut rien que pas grand-chose », en amour comme en œuvres.
Vous voulez que je vous dise ?… Vous ne voulez pas, mais je vais le dire (pas à vous, non, j’écris seulement, très seulement, j’ai prévenu, ma solitude), je dis donc : l’exploitation commerciale à tous vents me paraît beaucoup plus respectable, beaucoup plus que les grands airs rétrospectifs entendus des arrivés lettrés. Le commerce n’investit que là où il flaire le profit ; or, avec Kafka, il a parié profit sur un écrivain dont la littérature n’est pas outrageusement estivale ni particulièrement entertainment. Les gens à fric ont su capter le charme très bizarre de ce sombre écrivain et en ont tiré aura de star, en faire le « Prince de l’angoisse », sur laquelle ils ont misé cash. A leur façon ils ont parié, eux, ils ont risqué leur fric. Ça a une autre allure que le « s’il avait su » des bien placés qui aujourd’hui ne feraient pas pour ce niveau de littérature le millième de ce que fit Max Brod pour faire connaître les manuscrits de Kafka « dans les siècles et les siècles ». Et la formule biblique en l’occurrence ne jure aucunement. A le lire et l’écouter, Kafka, de son style mat en Code civil et Nouveau testament, fut un Christ de ce temps, via la littérature et non plus la religion, ce qui est encore plus aspirant, plus ouvert au vertige et néant que pointe « Dieu » ; dans l’avant-dernière station du Procès, Dieu passe enfin comme colonne de vide proférant sa loi du haut de la chaire obscure de la cathédrale sise au fameux château ([2] ).
Pour comprendre le pari culturel que font certains malgré l’incoercible épaisseur de la culture d’actualité et malgré tant d’impostures que les foireux garants de la Foire tiennent à perpétuer à jamais dans la postérité, nous sommes peut-être contraints d’envisager, après le temps de l’actualité et celui de la postérité, un troisième temps : l’éternité… Hypothèse des plus hypothétiques, avouons ; mais voyons si cela apporte quelque chose ou non.
Kafka certes a désiré être publié au début, mais pourquoi s’en est-il de plus en plus désintéressé ? Parce qu’il était engagé dans le salut vital que la littérature fait entrevoir. Il l’a su et répété, pour nous tous. S’il y fallait consacrer plus que nos forces individuelles encore, mais non, il y faut aussi plus que nos faiblesses. Et cela, un Saint ne le peut. C’est pour chaque génie une telle invention de parcours (définition du génie ici rapidement : qui se donne des moyens jusqu’à lui inconnus), qu’au bout des premières révélations on n’a plus de temps à perdre, malgré « les orgies de vanité » qu’avoue Kafka comme et pour tous ; on est absorbé ailleurs, vers ce que l’on entrevoit puis dont on sent l’approche toujours plus proche et lointaine en écrivant. Ce n’est pas qu’on n’aimerait pas que ce soit lu et même applaudi ; être fameux n’est pas si mal, mieux que célèbre. Mais au fil de l’œuvre et du temps, cela paraît de plus en plus minime, et bientôt dérisoire. Dans cette sensation que cela devient « dérisoire » en regard de ce que l’écriture livre à qui s’y livre, il y a quelque chose qui demeurera étrange à tout jamais. Mais c’est là, incontestable, jusqu’au mépris ou au revers des satisfactions psychologiques et sociales – « orgies de vanité » que Kafka avouait éprouver. Ce n’est pas le lot nécessaire ; Hugo, Tchekhov, Fellini, Ernst, Racine, Mann et tant d’autres furent célébrés de leur vivant même, portés. Mais le larguage de tout, l’aspiration qui congédie les ambitions initiales et même les périls de la vie, se retrouve dans au moins autant de destinées de créateurs géniaux : Mozart et Beethoven à leurs fins, Pessoa multipliant les projets éditoriaux et offres de service mais laissant tout dans son coffre de bois, Rousseau s’enfonçant dans une exploration révolutionnaire, Bolaño s’arrachant cinq romans en un avant de mourir, Thomas Bernhard pissant à qui mieux-mieux sur son pays à tyroliennes nazillonnes, Musil ne terminant surtout pas son grand œuvre, Rimbaud larguant tout à vingt ans pour « trouver la vérité dans une âme et un corps » – etc., etc. Or, la génialité a beau résulter toujours d’une extrême singularité, elle n’a nullement coupé ses œuvres de l’admiration des hommes ; ils sont foules, de touristes même, c’est dire, foules à qui parlent les créateurs qui se sont le plus enfoncés en eux loin des passions lourdes.
Celles-ci pourraient donc ne pas occuper l’actualité comme elles l’occupent plus que jamais. Les fins-lourds répondent, toujours, comme on sait, qu’il en fut et en sera toujours ainsi. Et si on discutait un peu cette commodité de pensée où il entre de la posture protectrice avec le bénéfice du socio-narcissisme. Il faut user du calme à bon escient, il y a des moments où il n’est pas calme du tout de l’être.
Et pourquoi en serait-il toujours de même ou pire alors que les créations les plus fortes sont aimées de tous quand on les laisse y accéder ? Les laisse y accéder : on touche là l’extrême violence qui est faite à tous par la foire aux vanités culturelles qui font la roue, le manège concurrentiel pour lequel il n’est pas trop de son petit esprit constant pour se faire une place. C’est certes qu’il y a pléthore à vouer leur vie au regard des autres, et c’est que la concurrence est une passion qui détourne assurément de toute confrontation avec la lumière de la vie mortelle.
Et quand je rappelle ce besoin de se détourner, d’oublier, de jouir de ce qui vient de là-bas devant notre vie, c’est que ce besoin de cécité métaphysique est si fort qu’il n’occupe pas que le premier temps, l’actualité : ils ont aussi besoin de le faire perdurer et de n’y pas revenir, ils tiennent absolument à fourguer et préserver dans la postérité, notre second temps, tant de créateurs médiocres, fâcheux, écœurants à l’occasion (il n’y pas que ceux que j’ai pointés auparavant).
Les responsables de cette violence ne sont pas la masse, mais sont les responsables culturels : écrivains réussistes, spécialistes universitaires, porte-voix de presse et de médias, ont les moyens d’imposer et de faire taire. La très basse-cour.
La question en nouveaux termes est donc : pourquoi les laisse-t-on faire tant de dégâts à l’ouverture de l’esprit et des sens que la culture a vocation de produire ? Jusqu’à quand les laissera-t-on dire qu’il est violent de se révolter contre la bien-pensante violence qu’ils commettent ? Leur responsabilité dans le stress culturel est à désigner pour ce qu’elle est : une oppression de civilisation.
§ 24
L’hypothèse des trois temps (suite) – actualités 2026
Dans l’enceinte de ce château devenu le Château des châteaux depuis Kafka, les premiers vitraux de la cathédrale à gauche en entrant ne sont plus d’autrefois mais Art Nouveau tardif, d’Alfons Mucha, montés en 1931 suite aux destructions et dégradations d’ensemble. A presque un siècle d’intervalle, on ne peut s’empêcher de comparer avec la maquette de vitraux sélectionnés pour remplacer ceux de Notre-Dame de Paris détruits par l’incendie de 2019. L’artiste retenue, Claire Tabouret, a le mérite de nous avoir évité toujours les mêmes. Au premier rang desquels notre fute-fute rebelle officiel, Daniel Buren évidemment. Des vitraux rayés on a failli se taper. Mais cela dérange-t-il ? Les rayures code-barre du bougre ne sont-elles pas partout, admises en tout silence et passivité ? Il n’y a pas qu’en politique qu’il y a ventre mou et tout ventre mou s’ignore comme tel, ça hausse les épaules et fait « bah, que voulez-vous on a autre chose à faire », et ainsi de suite, on la voit la suite. Attention, je ne fais toujours pas de détour, malheureusement pas ; la honte culturelle cela existe, et ce n’est pas de gaieté de cœur que j’introduis la notion, j’ai plutôt hâte de quitter les bolges de ce petit Enfer où depuis quelques chapitres tant de hontes littéraires, intellectuelles et artistiques m’obligent à descendre ; mais, si vain que ce soit, autant dire ce qu’on a vu dans la vie, avant d’essayer ailleurs que la vie ou la mort – quoi ?!… « ailleurs que la vie ou la mort » ? Un titre à la James Bond maintenant ?… Ah, faut dire, « On ne vit que deux fois », quel slow c’était… Niveau culture c’est autre chose. Ça fait bien un demi-siècle que la France, pourtant à cheval sur le ridicule, persiste à promouvoir Buren en artiste national, depuis le fameux kaïros polémique que le petit malin a su saisir au col pour en faire son affaire, l’« Affaire Buren », digne alors « du scandale du Balzac de Rodin » (je ne fais que rappeler les journaux prescripteurs), l’« Affaire du Palais-Royal », où les rayées colonnes sont toujours, il y veille, le procédurier gère, il sait faire, on réussit comme ça en culture française. Il fallait voir ses interviews et théoriciens tirer tout le jus qu’il put et purent branler de leur polémique réchauffée, minable : minable, ressortir l’éculé schéma Querelle des Anciens et des Modernes, tout ça pour des rayures. En conséquence de ce succès promotionnel inversement proportionnel à la qualité du produit, il fallait bien que je propose, conséquent comme je suis, n’est-ce pas, la création d’un prix honorifique qu’on baptiserait « le Buren », sorte de Goncourt ou Nobel de l’autopublicité pure, puisque la « démaaarche delArtiste » n’est-ce pas, dixit les critiques d’art du Contemporain, sacrée démarche de lobbying culturel qu’il a fallu pour refiler en tout et partout en France des rayures dont le code-barre ne renvoie qu’à Buren à force d’être débitées à l’identique tel un logo sans produit cinquante ans durant (…cinquante ans de rayures, le type) ; comme ça, à chaque fois qu’on les voit elles nous font tilt dans le cerveau, « Buren-buren-buren ». Passionnant. Mais mon idée de prix ne pouvait marcher. Parce que j’étais seul face à la cohorte des médias, officiels, critiques d’art haut-de-gamme et directeurs de conscience contemporaine, et surtout le consentement général des cultivés à tout ça. Ils ne voient toujours pas l’oppression ni ce que j’entends par honte culturelle. J’exagère ?… Eh bien, cet été 2026 Giverny fut livré à Buren pour intervenir in situ en hommage à Monet.
De même que le premier responsable n’est pas l’abruti politique élu mais le peuple électeur, de même ce sont les sélectionneurs de Buren et eux seuls qui nous infligent cet abrutisseur, et c’est leurs noms plus que le sien qui méritent de rester dans l’histoire.
Hormis donc le compliment par défaut de nous avoir évité le pire, l’esthétique des vitraux de Claire Tabouret est honnête et plate, convenue, n’osant rien. Avec respect pour le sacré, sans nul doute. Alfons Mucha aussi fut impressionné et respectueux du lieu sacré, les dimensions restreintes de ses incrustations multipliées l’indiquent par comparaison avec les enroulements et volutes qu’il savait déployer amplement sur les affiches de spectacles et publicités qui ont fait sa marque belle, son style nouveau ; mais Mucha n’a pas réfréné celui-ci, il a su faire entrer en analogie son graphisme et son chromatisme particuliers avec la lumière spiritualisée de la cathédrale et des autres hauts vitraux. Certes, au long du XXème siècle ce soin du faire portant l’invention formelle jusqu’au bout, le savoir-faire qui était pourtant compatible avec « l’éternel dans le transitoire » a été évacué comme vieillerie de l’appréciation esthétique, au motif que ce serait artisanal, de même d’ailleurs que tout style fut considéré a priori comme vieux style. Il est pourtant possible qu’on retrouve à l’avenir la pertinence de l’inventivité œuvrée, la qualité sensible et intellectuelle qui impressionne dans toute œuvre considérable. On peut même la trouver au présent, dans l’art non « du Contemporain » mais contemporain, occulté donc par le marché et la mode d’opinion : il suffit de prendre connaissance, direct via Internet et les catalogues, de l’œuvre de l’artiste verrier Antoine Leperlier, renommé auprès des collectionneurs cultivés ([3]), et l’on trouvera par comparaison que mon évaluation des vitraux de l’artiste choisie pour Notre-Dame n’avait rien de sévère ni d’expéditif. Allez voir et contemplez les stèles de verre d’Antoine Leperlier, elles n’auraient pas juré avec le sacré du lieu. Leur genèse de mouvement en coulées figées du et dans le verre font autant de signatures d’étoiles et de laitances cosmiques, de spirales en « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » dirait Mallarmé, avec en lettres héraldiques certain code chiffré de la Bible ou une antique devise latine.
Antoine Leperlier, Le verre et le cristal
Antoine Leperlier, L’Espace d’un instant, 2019, photo Arthur Monfrais
Comme ceux d’Alfons Mucha dont l’inventif graphisme attirait tout le monde sur ses affiches et publicités, des vitraux d’Antoine Leperlier dans la cathédrale de Paris auraient plu à tous, confirmant mon constat qu’on a pu trouver idéaliste lorsque j’ai écrit, à propos du grand tourisme kafkologique, « qu’à la subtilité la foule aspire ». Encore faut-il que « l’élite » décisionnaire ne soit pas vulgaire. Les tour-operators et vendeurs de T-shirts ne l’ont pas été qui ont misé sur le Kafka-tour. La Banque Slavia n’a pas manqué de signer son nom mécénat en ourlet voyant au bas des vitraux de Mucha ; et alors ? Du moment que cela nous vaut pareille beauté d’œuvre.
Malheureusement nous poursuivons notre déambulation comparative, et retombons en France. Tout dans ce pays est tellement fermé, voué à concurrence d’entregent tenu par entre-soi parisien, clique à médieux et collections de grandes fortunes réactionnaires éventuellement trumpiennes (on pardonnerait l’extrême richesse si elle n’était si épaisse ; on estime grandement le richissime Gulbenkian chaque fois que l’on visite à Lisbonne son musée d’homme de goût jusqu’au moindre meuble et ses galeries où il promeut des artistes contemporains de toutes nations ; de même à Paris la Fondation Cartier ; etc, il y a moyen d’être riche et de n’être pas méprisable), tout est tellement bouché dans ce pays qu’un artiste comme Leperlier n’a même pas dû essayer de postuler au concours pour les vitraux de Notre-Dame. Ses conférences, dont l’intelligence me rappelle celles de John Constable, indiquent un esprit lucide, et donc incidemment lucide sur la situation. Le fait est le choix des vitraux de Claire Tabouret. Discrète, celle-ci n’est pas du cirque ; ce n’est pas sa faute si elle est une artiste de la collection Pinault. Mais elle l’est. Et Pinault est avec Arnault un de nos omnipotents. Il n’a certes aucun goût mais ce n’est pas un problème puisque l’acuité qui fait le goût en tant qu’intuition et dépôt de savoir, ne fait plus critère dans le grand Désormais qu’est l’âge du contemporain à nulle autre époque commensurable, paraît-il. Pour dire : Jeff Koons est l’artiste emblématique d’Antoine Pinault, qu’il a mondainement promu via l’Etat finançant ses grandes expositions étape par étape, Versailles, Centre Pompidou, de nouveau Pompidou, Bouquet de Tulipes de 7 tonnes sur parvis de Paris, expo-phare à l’inauguration de la Giudecca de Venise, i tutti, on continue, l’entregent politico-chiraquien et la maison de ventes Christie’s que Pinault détient tout en finançant des journaux qui vous évacueront la moindre allusion critique sur sa façon magistralement française de détenir les quatre bouts de la chaîne : fric-Etat-médias-marché. Quand je le disais d’aucun goût, ce n’est même pas de toilettes puisque Pinault achète tout ce qui monte. Mais à la marge aussi il achète, comme ça on ne peut pas dire. Ainsi Claire Tabouret s’est-elle retrouvée dans sa collection, puis dans la sélection du concours, puis choisie, on aura ses médiocres vitraux ad vitam aeternam. Pinault c’est Pinault, une fois qu’on a le pouvoir du nom, on a à peine besoin d’influencer et encore moins de téléphoner, c’est comme ça que ça marche. D’autant que pour les travaux de reconstruction des parties brûlées de la cathédrale de Paris, les Arnault, Pinault, cette classe plus que richissime, y étaient allés de leurs très généreux dons. Les dons se sont sus, et comment, ô combien – c’est beau. Ainsi fut exaucé le vœu du président de la République, Emmanuel Macron, qui peut se féliciter et que les journaux où investissent ses riches soutiens d’origine félicitent de la réfection de Notre-Dame en si peu de temps. Macron a tellement le sens du sacré qu’il s’est empressé d’inviter à Notre-Dame le capital-fasciste Elon Musk et Donald Trump un mois avant sa prise de fonctions. La grosse bourgeoisie exploiteuse à mort du XIXème siècle ne manquait pas la messe le dimanche ; elle disait « chacun pour soi et Dieu pour tous » ; le libéralisme perclus du jeune Macron c’est « chacun pour soi et le Marché pour tous ». Mais voyons, j’ai décrit le couple Macron en accolades dont la chaleur de retrouvailles ne trompe pas avec les Arnault et pareils. Et cette espèce friquée, dont l’infinie richesse est une insulte proportionnelle à l’inégalité sociale exponentielle qu’elle cause comme jamais dans l’histoire du capitalisme, cette espèce mine une société qui n’en peut plus d’un système économique aussi aberrant. En d’autres temps on aurait parlé de « laquais politique du Capital », ce n’était pas distorsion militante. Dès la rouerie de trahison qui l’a porté au pouvoir comme aucun politicard roué sous la Vème République, Macron a donné l’exemple d’une morale si vicieuse, qu’avec pareil surmoi à la tête le pays s’écœure lui-même. Son pas de vis pervers très particulier aura tordu le pays ; nous sommes malheureusement fort peu à l’avoir vu venir ; il avait glissé sa fumeuse négation de la politique juste avant sa très très financée arrivée au pouvoir, le « en même temps » droite et gauche étant la grosse ficelle de petit communiquant pour affermir de fait la droite conservatrice la plus assurée de son argent. Le profil morgueux de Macron incarne exactement ces petites frappes porteuses de la morale ultra de concurrence perpétuelle ; on est saturé de ça.
A cette vulgarité d’assurance au service de l’argent sans limites, à ce culot qui fait passer ses saloperies sous silence, parvenant même à faire avaler au milieu culturel, et c’est dire « milieu », la nomination au ministère de la culture pendant deux ans d’une personnalité aussi lourde et corrompue que Dati, amie personnelle du couple Macron, c’est dire le couple, à ce niveau de culture morale qu’on a subie, on repense aux fréquentes images de ce sbire politique tellement à l’aise chaque fois qu’il a paradé dans le château national, Versailles, et on redescend du hiératique château présidentiel de Prague. Ce président d’une République française, dont le monde admire encore les Droits de l’homme, aura beaucoup aimé Versailles. Il s’y sent bien, Macron, il piaffe quand on l’y voit (on ne voit pas ses parties de chasse, en bottes caoutchouc qu’il sort de la voiture officielle les soirs de curée, et ce n’est pas un secret d’Etat). Avec recul et tant soit peu de liberté d’esprit, ce château de Versailles, hormis ses jardins d’une envoûtante et onirique géométrie, sent la volonté de puissance qui talonne ; c’est une inflation de soulignements dorés partout sur l’édifice, une façon de surligner le rang du sang, par la naissance, dont l’équivalent aujourd’hui est le culot qui ne répond même pas de lui-même, Macron en donne l’exemple. Morgueux était le goître monarchique qui ne peut pas se sentir dans les profils qu’on voit de Louis XIV. Ce n’est pas là une appréciation anachronique, si vous voulez bien ne pas oublier, en toute intelligence vitale, que pour la gloire de ce goître soleil, combien de fiancées pleurèrent leur jeune galant enrôlé et fauché pour les vaines et loupées conquêtes militaires du monarque, combien de milliers et de milliers de morts, frères, fils, pères pour cette vanité des vanités. Mais la France ne voit pas là barbarie royale, elle respecte son monarque absolu infiniment plus que ses Révolutionnaires auxquels elle doit ses Droits de l’homme, ses Lumières et la fleur de l’esprit politique qui émancipe. Admirez Versailles, allez.
La cathédrale saint Guy (saint Venceslas aussi et je préfère ce nom) paraît retirée au faîte de Prague qu’en même temps elle domine. C’est ainsi que cette ville impressionne et nous attire, d’un charme si sûr que c’est à vous de voir ou pas, ici on ne séduit pas. Ses flèches vert-de-gris et sa toiture d’airain oxydé luisent et plombent, reflétant le baroque sombre de cette ville qui, cas unique, n’a jamais tant édifié son exubérance qu’en périodes de persécution.
§ 25
Hypothèse des trois temps (suite) – postérités sans vergogne
Qui fait naître, puis qui fait perdurer, par tous les moyens de leur savoir, intelligence et foi mauvaise, les postérités oiseuses, douteuses, nombreuses à l’être ? Pourquoi, surtout ? La question des responsabilités culturelles n’a jamais été posée en face avant ce manifeste, dont ce sera un autre apport, posthume en l’occurrence étant donné l’Ambiance. J’ai hâte de passer à autre chose, plus hâte encore, c’est dire, plus hâte que toutes lèvres molles de la quiète culture qu’on voit lippues de lassitude dès qu’on ne laisse plus tout dire ni les choses en l’état. Mais comment éluder comme tout le monde ? L’envie de vivre (quelle folie, quand on y pense, quand on voit), « la folle envie de vivre » énoncée dans le préambule de cette Maison des Corps Célestes, dépend de ce que l’esprit de finesse ou l’épaisseur d’esprit l’emporte.
Au chapitre 19 de ce manifeste qui ostensiblement ne cesse de parier, j’ai mouliné un tantinet la crise d’hystérie qui s’empara d’un pays lorsqu’il perdit son penseur centenaire, Edgar Morin, au début de l’été 2026 (je date parce qu’on ne s’en souviendra pas dans vingt et cinquante ans). La célébrité de ce sage écouté étant plus considérable que sa pensée, ce symptôme collectif était tout ce qu’il y avait d’intéressant à traiter, et je n’ai pas dit autre chose : si Edgar Morin a apporté au monde ce qu’il a nommé sa « pensée complexe », cela signifie qu’avant lui la pensée humaine – Platon, Kant, Wittgenstein – était toute simple. Ou alors, Morin et ses béats auront été les Monsieur Jourdain de la pensée, la pratiquant sans le savoir. Lectrices et lecteurs ont confirmé le niveau de carrière ; que notre humaniste en a pillé et écarté plus d’un ; que notre tiers-mondiste a tout fait pour tirer la couverture à lui au détriment du documentariste ethnologue Jean Rouch, par exemple ; qu’il a écrit ses deux livres avec Tariq Ramadan en parfaite connaissance des violences que l’islamologue a faites aux femmes et niées par-delà toute prédication possible. Et tant d’autres confirmations qui ne gênent absolument pas les convaincus de la « pensée complexe » ; dossiers d’hommage et numéros spéciaux sont restés au-dessus de ça, sérieux, eux, gourouphiles.
Apparemment j’ai commis un crime de lèse-conformisme. Le responsable de la Revue des revues, qui a pour mission de recenser les revues littéraires imprimées et numériques à l’IMEC, Institut Mémoires de l’Edition Française, s’était décidé à recenser le site littéraire des Corps Célestes, au bout des quatorze années que l’a créé Valérie Rossignol. Il n’en parlera finalement pas, il a rompu l’abonnement dès parution des deux petites pages sur Morin. Ce responsable est responsable, à la fois de censure et de postérité. Beaucoup de postérités ne naissent pas autrement. C’est comme ça que ça commence pour que ça continue.
Bref retour sur la postérité la plus nauséeuse
En 1997, le journaliste Gilles Tordjman dut quitter la rédaction du magazine les Inrockuptibles pour avoir défendu le livre du médecin situationniste Michel Bounan, L’art de Céline et son temps, paru aux éditions Allia, qui renouvelait la critique de l’idéologie et de la littérature céliniennes. Le milieu a dit ensuite que ce n’était pas le motif du départ du journaliste. De même, des articles énervés n’ont pas tardé à recouvrir les autres articles sérieux mais élogieux sur le livre. Qu’on en juge au moins par deux extraits des articles positifs auxquels on pourra se reporter en entier ([4]) :
- De Grégoire Bouillier, Le Monde du 7/02/1997 : …« Les éléments qu’apporte le livre ne peuvent laisser indifférent : Céline ne fut nullement cet anarchiste auquel Voyage au bout de la nuit fit croire, mais celui qui emprunta cyniquement cette voie parce que l’époque « parlait cette langue ». Que ce soit dans son souci de l’intérêt patronal aux usines Ford ; ses liens avec le « milieu », lequel ne combat pas la bourgeoisie mais la concurrence sur son propre terrain ; la falsification de sa biographie qui efface les traces d’une origine aisée ; son écriture enfin, dont Michel Bounan relève que sous sa forme « faussement innocente et consciemment manipulatrice », elle est « un discours sans réplique », les pièces ne manquent pas qui étayent le dossier. (…) « « Il y a pourtant dans Voyage au bout de la nuit, écrit Michel Bounan, une idée tout à fait nouvelle pour l’époque dans ce genre de littérature de gauche : on ne changera jamais rien à ces conditions de vie atroces, le malheur est définitif, les pauvres resteront toujours les pauvres. » Bref, tout doit continuer dans le pire des mondes. L’imposture célinienne se fonde sur une critique de la bourgeoisie qui ne dit pas les intérêts qu’elle partage avec elle. Sous l’ »anarchiste affamé de justice » devenu antisémite s’agite le même homme qui « ne veut pas changer le monde, mais changer de classe », le « bourgeois ruiné mais récalcitrant » » (…)
- Olivier Favier, site libertaire Dormira Jamais: …« Céline vante les méthodes de l’industriel américain Henry Ford, méthodes consistant à embaucher préférentiellement « les ouvriers tarés physiquement et mentalement » et que Céline appelle aussi « les déchus de l’existence ». Cette sorte d’ouvriers, remarque Céline, « dépourvus de sens critique et même de vanité élémentaire », forme « une main d’œuvre stable et qui se résigne mieux qu’une autre ». Céline déplore qu’il n’existe rien encore de semblable en Europe, « sous des prétextes plus ou moins traditionnels, littéraires, toujours futiles et pratiquement désastreux ». Et il conclut : « l’intérêt populaire ? C’est une substance bien infidèle, impulsive et vague. Nous y renonçons volontiers. Ce qui nous paraît beaucoup plus sérieux, c’est l’intérêt patronal et son intérêt économique, point sentimental. (…) Céline propose de créer des médecins-policiers d’entreprise, « vaste police médicale et sanitaire » chargée de convaincre les ouvriers « que la plupart des malades peuvent travailler » et que « l’assuré doit travailler le plus possible, avec le moins d’interruption possible pour cause de maladie ». Il s’agit, affirme le futur auteur du Voyage, d’une « entreprise patiente de correction et de rectification intellectuelle » tout à fait réalisable pourtant car « le public ne demande pas à comprendre, il demande à croire. »
A l’opposé, les articles contre ont traité l’ouvrage de Michel Vanoosthuyse par le mépris. Leur intérêt est qu’ils ne lui ont pas concédé le moindre crédit, sur aucun point. Or, que l’on soit d’accord ou pas, l’ouvrage est consistant, cursif, de tonique vigueur de pensée et d’écriture, balancé comme savaient le faire les Situationnistes, avec cette assurance argumentative qui secoue les zozos. L’art de Céline et son temps expédie les mensonges autobiographiques et sociaux du torve, que tout le monde passe par pertes et profits pour lui laisser de beaux restes populaires à défaut de Beaux Draps, son torchon ; sa fausse précarité financière, ses grosses ficelles d’« anarchiste » populiste ; son hygiène politique au service de la gestion capitaliste anti-ouvrière, etc., etc. La démonstration est politique mais aussi littéraire, ramenant à son niveau de gouaille foraine et d’haleine péremptoire la fameuse « petite musique » sur laquelle seule repose le statut de « grand écrivain » qu’on tient à lui préserver. Si j’y reviens ici, une dernière fois, c’est pour qu’à travers le cas énorme et indépassable de Céline, ce que j’entends par responsabilité culturelle prenne netteté de constat, et désigne qui elle doit : la postérité est moins le fait des écrivains ou artistes que de leurs promoteurs puis défenseurs. Puisqu’avec Céline on touche le fond, le test est radical des persistantes stratégies et convictions de ceux qui sont responsables qu’il passe encore pour grand auteur. On a vu l’empressement à nier qu’un journaliste a été poussé dehors pour avoir apprécié un livre original qui réévalue à la baisse la littérature de Céline. Et que d’empressement, et d’érudition digne d’un jury sorbonnard, dans les articles hostiles pour pinailler le livre. Leur ton, tout en agacement rentré, mimant la hauteur de vue ([5]), signe l’hystérie de la modération que j’ai déjà profilée comme attitude d’opinion. Tant de subtilités, d’appels à la hauteur, de tactique, tout cela pour qui, pourquoi ?… Alors il faut redire ceci totalement sur l’écriture célinienne et mettre les très français amateurs de Style non pas face à eux-mêmes, c’est sans espoir, mais face à son style : nul ne conteste, ni ses admirateurs ni ses exégètes ni moi, que les passages et ouvrages antisémites de Céline sont stylistiquement forts, stylistiquement aussi reconnaissables que dans ses romans ; mais mon insensibilité à son style ne me vient pas que de son antisémitisme. Tout un chacun reconnaîtra comme typique de son écriture lorsqu’il joue les victimes, par exemple au fallacieux et complotiste motif que la critique littéraire l’aurait blessé en causant l’insuccès, très relatif, des ventes de Mort à crédit : « Tout le bas, le fin fond de la critique, au sacré complet, calotins, maçons, youtrons, rombiers et rombières, binocleux, chuchoteux, athlètes, gratte-culs, toute la légion, toute là debout, hagarde, déconnante d’écume ! L’hallali ! ». C’est puissamment écrit, c’est du fort et du bon Céline, on retrouve l’effet qu’il fait partout dans ses livres et dans sa correspondance, cette scansion, cette violence tournée et hachée, cette invention verbale drolatique dans l’invective permanente (question invention verbale les Céliniens digèrent « youtrins » parmi les riches trouvailles que pioche en sa besace cet antisémite pour qui le mot de « youpin » était, il faut bien le dire, fadasse, insuffisant à sa haine). Je m’excuse mais le style c’est encore l’homme, et cet homme-ci est très en bas de l’étiage humain. Mais il faut que je m’interrompe un instant parce que j’entends d’ici le lieu commun réflexe, l’objection de moralisme qui fait bondir les esprits libres et forts d’aujourd’hui. Ainsi concluait un article au vitriol contre le livre de Bounan : « Ce pamphlet soviétique (avec le « Contre Céline » de Jean-Pierre Martin) faisait partie à l’époque d’une campagne anticélinienne qui a fait long feu. Voici pour terminer ce qu’en pensa Philippe Muray dans Exorcismes spirituels : « Les attaques de Bounan et de Martin ne relèvent pas de l’histoire des idées ; elles ressortissent pleinement de la post-histoire des loisirs et de la propagande qui les accompagne. La morale, au même titre que la culture et le tourisme, offre un certain nombre de débouchés compensatoires que le monde ancien du labeur ne procure plus. Bounan et Martin sont des employés de l’Espace Bien. ». Philippe Murray n’est aucunement soupçonnable d’antisémitisme, mais, précisément, justement, cela révèle d’autant mieux son cliché moral. Tout au jeu de tête où c’est à qui toisera autrui de plus haut dans la très basse-cour culturelle parisienne – s’ils pouvaient se la détacher du col et du corps pour nous surplomber plus encore… -, il fait la leçon moraliste à l’envers et en oublie le célinien niveau d’immondice indépassable dans l’histoire de l’antisémitisme, et parvient à digérer. Murray donne ainsi dans une des immaturités de son époque momentanée qui n’entend plus que moralisme en morale. Epoque momentanée, oui, n’oublions jamais. C’est avec ce genre de progressiste préjugé que journaux, médias et jurys littéraires donnèrent toute place à l’immoralité pédophile d’un Gabriel Matzneff, pourtant explicite, aussi explicite que son décadentisme à la Russe blanc dont la sottise ne les a pas frappés dès les premières lignes.
Mais, terminons-en avec l’antienne qui répète que Céline, par son lâcher-tout d’inconscient, sa verve râleuse, son débondage lamentateur et donneur de leçon par le bas, a su décrire son temps et nous révéler les miasmes humains jusqu’aux pulsions qu’il vaut mieux connaître pour les purger. Sauf qu’on les connaît, on sait, les pogroms du temps de Spinoza n’avaient rien à envier en jubilation à celui du 7 octobre 2023 ni en rage d’éradication nazie, on sait tout cela et bien d’autres, bien d’autres variétés de barbarie depuis l’aube des temps, depuis tout ce que nous a appris et nous apprend encore l’Histoire – mais sans nous en repaître, ni en jouir comme le style célinien jouit manifestement de niveler les hommes à ras de misérabilisme. Alors voilà : j’ai beau percevoir la force de son style, qu’est-ce que m’apprend ce style, qu’est-ce que m’apprend cet écrivain ? Rien, je n’apprends rien d’un écrivain obtus et crapuleux. Céline est le primaire qui ramasse fièrement les remugles idéologiques ambiants, sans le moindre recul critique, pas plus qu’avec les opinions de son milieu familial. Pour la postérité, passer pour un salaud ne le vexerait pas, sa malignité en tirerait bravade, cela se devine à l’éclair latéral dans l’œil. Salaud, ça a encore de la gueule pour ce genre de type. Mais corniaud, beaucoup moins ; imbécile, obtus pour qui tous les hommes sont pareils, ça n’a plus de gueule du tout, même torve ; ça, Céline n’aimerait pas. Lisons-le comme ces alcooliques qui savent faire quelque chose avec l’alcool, leur numéro verbal assez époustouflant au bout du comptoir. Très au bout.
Confirmation s’il en était besoin, et il en est besoin vu la situation des esprits, c’est pourquoi il a fallu remettre le point : la survalorisation française du style autonomise celui-ci au point de le réduire à manière. La manière peut tout couvrir et recouvrir. Jusqu’au pire s’il le faut, si c’est grand ou neuf style. C’est faire de style esbrouffe. La légèreté française a de ces violences.
Une dernière bolge d’enfer mettra un énième point. Et on en sortira, on a tellement mieux à vivre, lire, voir.
§ 26
Postérités coûte que coûte (suite et fin) : la vénéneuse frivolité française
Les littéraires français l’ont bien bonne, jusqu’à l’os qu’ils n’ont pas. Mous de la conscience, doux du consentement. La comparaison avec l’Allemagne est édifiante, à proportion du réciproque passé des deux nations. Je n’aime pas qu’on ressorte les termes de « collaborateurs » et de « collaboration », on a trop entendu les Résistants du lendemain s’en servir. Mais force est d’admettre que, plusieurs décennies après la Seconde guerre mondiale, les prescripteurs français de l’édition, les universitaires et les éditorialistes littéraires moutonnièrement lus encore, sont restés collabos sans l’occupant – collabos tous seuls ! Ethique performance. Les Allemands ont fait le travail de conscience, dès 1949 où des auteurs et critiques ont créé le Groupe symboliquement millésimé de cette année-là. Au chapitre 12 j’ai résumé la différence d’attitudes à l’égard des auteurs pronazis : « La France [reste] le pays qui, de loin, a le plus longtemps défendu et à tout crin protégé Martin Heidegger de ses indéfectibles convictions nazies. L’Allemagne l’avait lâché depuis longtemps, sans attendre la tardive publication de l’ensemble des Cahiers Noirs ». Il faut voir avec quelles contorsions les défenseurs et traducteurs français de Martin Heidegger se démènent pour vous expliquer qu’en fait il ne fut pas vraiment nazi, tout en l’étant, de l’Etre, sans l’Etre de l’étant, sûrement.
Avec Ernst Jünger, la sérieuse légèreté française se confirme, en plus honteux si possible puisque ce « grand écrivain » – encore un, on va voir la grandeur -, fut officier haut gradé à Paris non pas sous l’Occupation, lui était au-dessus, au-dessous c’est les collabos de culture qui aimèrent être avec et sous lui. Ses Journaux de guerre puis l’intégralité de ses volumes autobiographiques, et ses gros titres de saga, Orages d’acier, Falaises de marbre…, sont tous en bonne édition française, chez Gallimard dont il fréquenta les bonnes plumes collaboratrices – après ça les modérés systématiques jugent liberticide que La Nouvelle Revue Française fût interdite de parution après la Libération quelques temps. Jünger de la Kommandantur protégea Gallimard, qui s’en souvint jusqu’à la mort plus que centenaire de l’éternel jeune au nom hélas prédestiné, Jünger, ce qui lui donna tout loisir, et aux Français des décennies de complaisance, pour édulcorer ses éditions et rééditions françaises qui passent docilement sous silence son fonds de littérature bien national-socialiste, qu’on ne peut lire qu’en allemand alors qu’il y en a des rayons et des salves, de ce glorieux médaillé de 14 qui théorisa d’enthousiasme la modernité fasciste. Pour partager l’inquiet besoin de comprendre, recommandons le livre dont l’université et la critique littéraire françaises veulent entendre parler le moins possible et pour cause, vu ce qu’y exhume et analyse son auteur, Michel Vanoosthuyse, universitaire spécialiste d’Alfred Döblin ainsi que de Thomas Mann et Bertolt Brecht, d’un autre niveau littéraire et réflexif. Par comparaison avec le niveau de Jünger, les Français légers avec le lourd avaient intérêt à occulter ce livre. Son titre, Fascisme & littérature pure, condense le tour de passe-passe d’Ernst Jünger qui eut pour stratégie, réussie dans un pays qui adore les écrivains pour les écrivains, de faire passer et oublier sa littérature fâcheusement, fascistement convaincue, sous la statue de grand écrivain démiurge qui, après ça – guerre mondiale et extermination des Juifs dont ses Journaux de guerre donnent à croire qu’il ne savait pas, depuis son haut poste à Paris -, après ça, pendant des décennies de livres et d’entretiens correctifs, le littérateur pur vous scrutera le devenir humain brassé de telles violences, décidément suprahumaines. Ce fut la faute au cosmos, au moins. « Plus généralement, analyse Michel Vanoosthuyse sur le travail d’après-coup et de bric à brac mythologisant auquel s’est livré Jünger, « il recouvre l’Histoire d’un filet de mots dont les mailles trop grandes laissent échapper la dialectique des conflits réels (…), au profit d’une description qui interdit de penser, par exemple, la spécificité et l’explication » des faits. « Cette pensée est de faible intensité sur le plan théorique, mais, grâce à ses mots-attrapes, elle permet toutes sortes d’habiletés, sublimées à leur tour par les célébrants (et par Jünger s’auto-célébrant) comme autant de manifestations de la clairvoyance historique. »
Il fallait à ce livre un sous-titre pour l’intelligentsia française : La fabrique d’Ernst Jünger ([6]). Avant de revenir à la façon dont un livre aussi conséquent ne fut pas reçu conséquemment même de nos jours, remettons au moins en mémoire quelques menus moments du menuet français. Ne serait-ce que les fréquentations cultivées par Jünger pendant l’Occupation. Il n’y en a qu’un qu’il salit mais peut-être pas pour les bonnes raisons : Jünger rapporte une des gueulantes de Céline à table accusant les nazis de faiblesse, portrait terrible dont Céline se défendit en bon teigneux usant ses avocats, car le portrait est à la fois véridique et destiné par le plus malin Jünger à se blanchir par comparaison en tant qu’officier à principes de chevalerie teutonne digne de la grandiloquence puérile de ses récits romanesques à base de preux chevaliers luttant contre les « lémures » pour ne plus dire les Travailleurs que théorisait le Jünger dans les années 30. Mais puisqu’on le sauve pour sa grande littérature, glissons tout de même que ce critère, françaisement essentiel, tombe comme ses grands récits nous tombent des mains. Outre les relents de revival moyenâgeux et leur sérieux gothique, où l’on retrouve le ridicule des extases néo-wagnériennes qu’a su déshabiller Visconti dans les Damnés filmant l’orgie des S.A. liquidés par les S.S en pleine Nuit des Longs Couteaux, les sagas jüngériennes font aujourd’hui effets spéciaux 3 D., franchement… Julien Gracq trouva que c’était là rares œuvres de la « littérature poétique ». Seule tâche dans la tenue de cet auteur. On peut y voir, certainement pas la panne des autres encenseurs de Jünger, mais une analogie que Gracq aurait cru trouver entre les romans à symbolisme vaseux de Jünger et ses propres romans haut perchés et d’une densité métaphorique indigeste. Un Balcon en forêt, Au château d’Argol, Un beau ténébreux, denses mignardises j’ose dire (encore un aveu de ma part, libre aveu en plus).
Jünger s’est bien gardé d’élaguer, dans ses Journaux de guerre, les croquis de ses bonnes fréquentations du beau linge des lettrés collabos, ou semi collabos faut-il vite ajouter car on peut être veule à demi, salaud à moitié, dans un monde qui n’est « ni tout noir ni tout blanc », pour parler avec ce balancement nuancé des Lèvres molles. Jouhandeau, Cocteau, Guitry, Morand, Giraudoux, i tutti, on se recevait et faisait à l’Allemand nazi lettré des cadeaux de raretés, autographes et tout et tout cela en parfaite mondanité qu’il narre en esthète au-dessus de ça, y compris lorsqu’on contemple, coupe en main, le flamboyant spectacle des bombardements nocturnes sur Paris, et Jünger de poser en goethéen démiurge qui se et nous dit qu’en deçà et au-delà de ces Orages d’acier, il faut savoir appréhender l’Histoire humaine avec le recul des dieux. Les responsables éditoriaux de Jünger et ses commentateurs donnent dans le panneau, en France et rien qu’en France. Mon propos n’est que là, dans cette persistante turpitude que je ne parviens toujours pas à comprendre, après toutes les explications du monde.
Toutes les explications du monde et cela ne suffit pas. Michel Vanoosthuyse « comprend » et nous aussi, que la littérature de Jünger « puisse rencontrer un écho favorable auprès de ce qui reste de la France des châteaux, et aussi de l’extrême droite, de la Nouvelle Droite, des nostalgiques de Vichy et de certains secteurs du « public cultivé ». Inversement, la passion germanophile, l’exaltation, à travers Jünger, de l’Allemagne éternelle, du Saint Empire romain germanique, de l’Europe chrétienne, de la chevalerie et de la sublimité aristocratique, etc., sont aussi les masques derrière lesquels se dissimule une passion antirépublicaine, antidémocratique et antiprogressiste, antimarxiste et antilibérale, antinationaliste, au choix – foncièrement antimoderne. »[7]
Il y a une autre cause, toujours contemporaine et mieux tordue : « le primat de la représentation sur la chose représentée et du dire sur la chose dite. (…) Avec, au moins en France, un très grand succès ». Cette conception française « impressionne ; beaucoup hésitent à tomber de si haut pour replacer les textes dans le concret de leur production et de leurs enjeux » (Vanoosthuyse).
De cette légèreté de pensée littéraire qui sent le Milieu à la française, livrons un dernier échantillon, en bas de page pour nous laisser de l’air ([8]). – « En bas de page », mais voici qu’à l’instant où je publie ces pages dans notre livraison mensuelle des Corps Célestes, un autre fait de même tonneau me parvient. Quelques semaines avant d’écrire ces pages, j’avais écrit, par l’entremise de Thierry Discepolo son éditeur chez Agone, à Monsieur Vanoosthuyse pour lui exprimer ma reconnaissance, comme cela m’arrive quand j’admire, la gratuite gratitude étant de mes bonheurs, qui, j’ai remarqué, passe pour faiblesse aujourd’hui, encore un signe que la mentalité de concurrence a gagné tous beaux esprits, mais faisons-leur confiance pour nier. Michel Vanoosthuyse me répond hier seulement (ce qui confirme le profil que dégagent ses écrits, d’homme qui est above it all, libre car libéré des vanités d’auteur), me remercie sobrement, et me livre en confiance une confirmation de ce qu’un paragraphe de mon mail lui disait de la réception occultée de son livre. Voici :
… « Je ne saurais mieux vous remercier qu’en vous faisant parvenir une manière de scoop dont vous ferez l’usage que vous voudrez, ou pas d’usage du tout. J’ai été sollicité en juin par JM Valentin, figure de la germanistique française, pour collaborer à l’édition en Pléiade du théâtre de Brecht. J’avais accepté. Réponse de Valentin : » Un grand merci pour votre accord, qui me ravit « . Puis, du même Valentin, une quinzaine de jours plus tard : » Gallimard oppose un refus formel au principe même de votre collaboration au volume Brecht. Je regrette cette décision qui n’affecte en rien l’estime que je vous porte. » Je ne suis pas le seul à être tombé des nues, je venais de publier dans la collection « Du Monde entier » un gros roman de Döblin, avec une critique positive à la clef. Par ailleurs j’ai beaucoup travaillé sur Brecht. Puis j’ai compris : mes travaux sur Jünger déplaisent au directeur de la Pléiade, H. Pradier et au thuriféraire jüngérien en chef, Julien Hervier.
Même 20 ans plus trad, Jünger reste intouchable. L’amour de Jünger est plus fort que toute considération sur la liberté éditoriale et sur la qualité scientifique des travaux. La censure violente est de mise et sans appel. Pitoyable ! »
Le mot de « milieu » quand je l’ai employé a sûrement paru excessif aux modérés ; il n’est pas même polémique ; rappelons-leur qu’une des caractéristiques du milieu au sens mafieux est de vous faire la mort sans phrase.
Bref, si le qualificatif « turpide » n’existait pas, il faudrait l’inventer ; il y a bel et bien une turpitude de mœurs littéraires françaises qui, confortées par l’emprise sociologique de l’entre-soi autrefois mondain et aujourd’hui médieux, donne tous les moyens de sombrer, faute d’admettre l’avertissement. J’avais averti depuis les dossiers critiques de la critique dans la revue Esprit dès mars 1993, le milieu a hurlé, puis il y eut mes essais, évidemment censurés, jusqu’à chasse à l’homme éditoriale. On saura un jour que cette affaire n’est hélas pas paranoïaque – si je pouvais être parano, grands dieux je deviendrais croyant et vous bénirais !
Au précédent chapitre, j’énonçais la question qui, contre moi-même, m’a confronté à un sale et nauséeux vertige dont je ne pensais pas, dans ma jeunesse, que la culture m’imposerait : « Qui fait naître, puis qui fait perdurer, par tous les moyens de leur savoir, intelligence et foi mauvaise, les postérités oiseuses, douteuses, nombreuses à l’être ? Pourquoi, surtout ? ». C’est cela : pourquoi ces impostures, tant de roueries et profils odieux, pourquoi surtout tant de complicité à leur service et pour en faire postérité ? Pourquoi tiennent-ils tant à charrier cela, pourquoi s’accrocher à de telles… c’est inqualifiable. Les explications nous les connaissons, sur tous les plans, sociologiques, politiques, esthétiques, etc. sur tous les plans. Mais reste entier le tableau de ces attitudes, de ces inepties coriaces et ravies. Ne se voient-ils donc jamais ? C’est cela qui reste : ils ne se voient pas. J’admets que je ne comprends pas, et j’affirme la force de ne pas comprendre.
Le XXème siècle, constatait Georges Steiner, a prouvé que la culture ne protège pas de la barbarie. Nous constatons aussi qu’elle peut la nourrir. Et, plus menu apparemment mais tout aussi vertigineux : l’intelligence culturelle peut sophistiquer la bêtise. Mieux encore : raffiner la veulerie, la rendre plus violente encore.
Cette culture contre la culture, on ne peut l’écarter qu’à plusieurs solitudes. Au sein du groupe littéraire et intellectuel de Bloomsbury, Virginia Wooll pouvait crânement énoncer : « En décembre 1910 ou à peu près, le caractère humain changea ».
C’est tout ce qu’il faut pouvoir. A quelques-unes et uns toujours dans l’Histoire, à Quelques. Oui, je dis « Nous », en plus ; sinon, est-ce que je dirais « je » ?
Prochains épisodes : il ne sera question que d’œuvres qui nous aspirent. Celles de Patricio Guzmán ou Péter Nádas, qui viennent d’« essayer ailleurs », nous quittant sans nous quitter. Et une traduction qui nous manquait du géant Patrick White, L’Arbre de l’homme ! Etc., l’Etc. de la vie infinie.
[1] Les romans du cycle de Métaphysique Fiction publiés à ce jour sont : Cette rue (Fayard, 2007), Le jour où le ciel s’en va (Fayard, 2011), Deuxième chambre du monde (Serge Safran éditeur, 2017) – l’essai Qu’est-ce que la Métaphysique Fiction ? (Serge Safran éditeur, 2017) pouvant être aussi lu comme une fiction théorique, évidemment.
[2] « Kafka a pu connaître ces états d’exception qui font aboutir l’humain au plus haut de ses facultés d’être ; un état qu’on pressent si fort qu’en laisser témoignage paraît dérisoire. Il a pu rêver d’aller jusque-là, et de n’en rien dire. Mais c’est intenable, il faut croire. C’est d’ailleurs une forme de l’énigme humaine, que cette impossibilité de partir sans laisser quelque chose. Rien ne la justifie, pas même l’anxiété propre à l’homme, la conscience de la mort, et pourtant ça persiste, contre toute évidence, contre toute raison, toute dérision. » Jean-Philippe Domecq, « A quoi bon laisser quelque chose ? L’ambigu testament de Kafka », in Le Pari littéraire (éd. Esprit, 1994), repris in Qui a peur de la littérature ?, éd. Mille et Une Nuits, 2002, p. 143.
[3] Entre autres entrées nombreuses : – ingulars.fr/antoine-leperlier-donner-forme-au-temps-musee-du-verre-francois-decorchemont-conches-arnoldsche/
-https://singulars.fr/les-galeries-capazza-a-nancay-egregore-a-la-reunion-casteljaloux-passeurs-dart-en-region/
[4] 1- https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/04/10/celine-portrait-de-l-anarchiste-en-cynique/
2- https://dormirajamais.org/libertaire/
[5] Marc Weitzmann pour les Inrockuptibles s’est chargé d’étouffer le livre et l’éviction du journaliste. Qu’un intellectuel du niveau de Weitzmann n’ait strictement rien trouvé d’intéressant dans l’ouvrage de Bounan, pas le moindre point, est curieux, disons.
[6] Editions Agone, 2005, collection « Banc d’essais », l’édition de l’essai de Michel Vanoosthuyse a été établie par Héléna Autexier, Michel Caïetti, Thierry Discepolo et Isabelle Kalinowski, préfacière.
Dans le travail de fond effectué par les éditions Agone, on ne peut que recommander le n° 34 (2005) et n° 54 (2014) de la revue Agone qui, outre une conférence de Michel Vanoosthuyse sur la « réception » occultée de son essai, propose entre autres deux textes sur l’attitude culturelle française qui reste décidément particulière : – d’Evelyne Pieiller, « Céline mis à nu par ses admirateurs, même », – et de Thierry Discepolo, « A l’abri de la religion littéraire française – L’« affaire Millet » comme erreur d’ajustement d’un consensus hégémonique apolitique ».
[7] Op.cit., p.305.
[8] Bulletin Antichambre des éditions Agone du 25 janvier 2012, M. Vanoosthuyse, « De l’intérêt de lire Jünger et ses aficionados » , note 1, où il mentionne en passant: « Le blog de Pierre Assouline a permis à quelques membres de la secte jüngérienne de s’épancher sur le « livre honteux de Vanoosthuyse », également qualifié par le blogueur « Bob Denard » de « sophismes lamentables », d’« assimilations sans fondement », de « raisonnements circulaires scandaleux », d’« arguments indignes d’une démagogie aberrante », de « déformations odieuses », d’« anachronismes », de « malhonnêteté intellectuelle », de « propagande », d’« essai débilissime », de « sottises pures et simples ». À quoi Pierre Assouline répondra avec bienveillance : « À Bob Denard et quelques autres. Si j’ai écrit ce billet, c’est bien parce que Jünger (homme et œuvre) me fascine. J’ai un peu correspondu avec lui, davantage avec Julien Hervier son traducteur. […] Le plus troublant [chez Jünger] est le contraste entre l’absence d’esprit critique des Français et la sévérité ultra-critique des Allemands à son endroit. Ce nouveau livre [de Michel Vanoosthuyse] sur lui [Jünger], encore une fois je ne l’ai pas lu, le compte-rendu me suffit pour savoir qu’il existe, je n’irais pas au-delà car dans le domaine de l’histoire des idées ce qui est “militant” provoque en moi une mise en distance plutôt qu’autre chose. » (Extrait des commentaires à « Jünger démasqué », Le Monde, mai 2005). »