La littérature Potemkine

En réaction à l’affaire Thélyson Orélien, un texte de Clément Paulin, publié sur Substack

 

1) La littérature contemporaine est une littérature Potemkine et quasiment rien d’autre, et ce depuis longtemps. On connaît cette vieille histoire russe : en 1787, le ministre Grigori Potemkine avait fait construire en Crimée, en vue du voyage de Catherine II de Russie, et tout au long de son itinéraire, de fausses façades en carton-pâte de villages prospères, afin de lui faire croire que les territoires nouvellement conquis étaient riches et parfaitement administrés. On balade de même le public à chaque rentrée littéraire, on le maintient dans un rêve éveillé en lui parlant de roman “coup de poing”, de livre “urgent et nécessaire” ou encore (lisez bien), comme un critique a décrit récemment l’écriture de Thélyson Orélien, de prose “d’une vélocité extrêmement luxuriante”.

2) La littérature contemporaine est une industrie comme une autre. Elle produit en masse des produits, à savoir 400 à 500 romans par an, qui pour la plupart ne valent rien mais entretiennent un statu quo, où l’on se partage la maigre part toujours décroissante du PIB que représente l’édition. Il faut tenter de conserver ses marges : on encense plus que de raison, on crie au génie, on imprime de la daube avec des couvertures colorées et des étiquettes “PHÉNOMÈNE TIKTOK”, etc.

3) Pour quiconque n’a ne serait-ce qu’un peu joué avec les LLMs, il saute aux yeux que le roman de Thélyson Orélien (accusé de plagiat depuis) a été écrit avec l’IA. Les rapprochements stylistiques sont flagrants, et les tics bien reconnaissables de l’IA générative pullulent partout, jalonnent le texte de paragraphe en paragraphe : répétition ternaire, courtes phrases nominales, abondance de petits aphorismes clinquants et faussement profonds, comparaisons tirées par les cheveux, incohérentes, formulations négatives (Ce n’est pas X, c’est Y), etc. Tous ces éléments sont omniprésents dans le roman en question.

4) Que ce livre soit le fait d’une fraude est une chose. Qu’il ait été accepté par une maison d’édition et ait reçu un tel accueil dithyrambique en est une autre. Thélyson Orélien n’est qu’un imposteur parmi d’autres. Cette affaire en dit surtout long sur ce qu’est actuellement le milieu des lettres et de l’édition. La vérité est que l’intelligentsia culturelle germanopratine qui est la nôtre n’a aucun goût artistique, qu’elle ne sait tout bonnement pas lire, qu’elle promeut chaque année une quantité faramineuse de navets, par copinage, idéologie, opportunisme, conformisme et lâcheté.

5) Cette affaire révèle également l’incroyable décalage existant entre la perception que peut avoir ce petit milieu de ce qu’est l’IA, et les capacités de cette dernière. Ils n’en ont aucune idée. Incuriosité, paresse intellectuelle, biais de parti pris. Beaucoup de ces gens ne l’ont probablement jamais utilisée, because TECH-BROS CAPITALISME BAD MEN !

6) Voir aujourd’hui cette même intelligentsia si sûre d’elle dans ses jugements péremptoires et ses prises de position militanto-bidon, se faire duper par l’IA contre laquelle elle vocifère sans cesse comme une vieille matrone hystérique, est tout bonnement jouissif. Tout le milieu s’est fait rouler dans la farine. Le roi est nu.

7) Plus généralement, il faudrait s’interroger sur l’état actuel de ce qu’on appelle encore “culture” dans son ensemble et qui n’en mérite pas tout à fait le nom. Au cinéma, Spider-Man 18 ou bien le poncif “engagé”, labellisé “art et essai”, digne du réalisme socialiste du bon vieux temps du Komintern ; en musique, les tubes autotunés de rappeurs dont on pourrait croire les paroles écrites par un enfant dyslexique de 7 ans ; dans l’édition, l’explosion de la dark-romance, etc. L’art nous intéresse-t-il encore ? Si l’on en croit les résultats de vente, si l’on se fie à ce que le public achète (ou ce que l’Etat subventionne), moins que jamais. La reddition est totale. L’église de l’art est vide et nous prêchons dans le désert. Cet abandon de la culture est aussi le signe d’une certaine démission généralisée (assez alarmante, mais c’est un sujet vaste) de notre propre humanité, ou d’une certaine idée qu’on peut s’en faire, puisque nous consentons tacitement au fait que personne n’ait plus besoin d’être élevé par quoi que ce soit, que chacun puisse se suffire à lui-même, se limiter à ses penchants les plus immédiats, ses pulsions les moins reluisantes, ses caprices, sa paresse, son désintérêt ou son militantisme, sa passivité ou ses ornières idéologiques. Après tout je suis qui je suis ! j’ai mes droits ! et qui ça dérange d’abord ? chacun ses goûts ! etc. Chacun se retranche dans sa bulle, dopaminé jusqu’à la moelle, méconnaissant du monde tout ce qui ne touche pas à son petit pré carré privé, son petit centre d’intérêt bien confortable et apaisant.

8) Une des choses les plus intéressantes dans cette histoire, ce sont les questions d’ordre esthétique qu’elle suscite, ce qu’elle soulève d’interrogations sur l’avenir de la création artistique, dans la perspective historique qui est la nôtre, à savoir, celle d’un développement a priori exponentiel des capacités de l’IA. Si le style des LLMs peut encore être repéré aujourd’hui par un œil affûté, il est sans doute naïf d’espérer que cet état demeure le même à moyen terme (si ce n’est à court terme, tant les choses vont vite).

9) Quel est l’avenir de la littérature dans ce contexte ? Je n’en ai aucune idée (navré). Probablement une hybridation ? De nouveaux formats ? De nouvelles techniques d’écriture ? Peut-être. Je peine un peu à y croire. De toute façon le lectorat est en chute libre. Autant faire ce qu’on veut, ce qui nous plaît, ce qui nous tient à cœur, écrire ce qu’on souhaite lire, sans aucune attente d’un hypothétique public, qui probablement ne vous lira pas, ou bien vous lira mal. Peu importe : si vous écrivez pour le public, autant ne pas le faire.

10) Il se peut toutefois (ce sera mon “ouverture”, je vous laisse divaguer sur cette dernière note) qu’à long terme, il s’opère un nouveau renversement des hiérarchies dans la littérature, que le roman redevienne un genre mineur, un peu mal vu, pas si bien considéré que ça, et que le théâtre revienne au premier plan en tant que genre noble. Puisque dans le monde qui est le nôtre, où les interactions humaines tendent à s’effacer au profit du scroll, l’expérience concrète et corporelle d’une pièce de théâtre est peut-être un coup à jouer. Mais ce sera, bien sûr, à la condition sine qua non que l’art intéresse encore quelqu’un.


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