Mars 2026

← Le roman de notre pensée — Sommaire

Jean-Philippe Domecq

§ 10

De « la servitude volontaire » à la « bêtise intéressée »

Il faut des mots pour voir l’évidence. La « servitude volontaire » a été repérée à partir du moment où La Boétie a mis deux mots sur cette évidence de toujours ; depuis, on peut la distinguer, on en parle. Jamais assez, cela étant. Non que sa quantité nous étonne, non, son abondance et sa masse nous nous y attendons ; sa qualité en revanche, ses changements de formes et de terrains, nous donne un temps de retard avant de détecter chacune de ses nouvelles apparitions. Qualité de la servitude, qualité : la servitude mentale s’invente à chaque libération qu’elle inverse, immanquable.

De même son adjointe, la bêtise volontaire. Mais celle-ci passe mieux, inaperçue, n’ayant toujours pas été formulée comme telle. D’où vient notre retard sur cette évidence-ci ? De ce que nous avons du mal à admettre (et on nous comprend) que l’ineptie soit voulue, rouée, tout-à-fait fute-fute. Il faudra que la langue courante s’y mette, la situation est fréquente.

Les premières analyses de la bêtise volontaire datent de la fin du XXème siècle. De mes écrits sur « l’art du Contemporain », art qui trente ans durant fut fort savant à partir de rayures et hochets amplifiés [1]. Les œuvres de cet art du curseur (le « Contemporain » comme critère…) ont constitué autant de tests de Rorschach révélant les schèmes du besoin d’aliénation intellectuelle lorsqu’aucune contrainte ne l’impose. Aliénation cultivée, autrement dit. Il fallait le faire, quand on y repense… Le brio de la bêtise est fascinant, d’où sa puissance, le cours soumis du monde. Nous la subissons des soumis qui la préfèrent. Finalement, les mots de bêtise intéressée labelliseraient peut-être mieux que « bêtise volontaire » cette tendance qu’on peut dire « lourde ». Il aurait fallu un Cercle de Prague ou un Congrès de Hambourg, c’est donc à la Compagnie des Quelques de lancer dans l’histoire ces mots de « bêtise intéressée », dangereux à manier, susceptibles de prétention dont l’accuseront les imbéciles intéressés. Autre apport de la Compagnie à l’usage humain, autres risques et périls, mais quoi, nous sommes seuls, rien à gagner, à mains nues nous parions, sans soutien aucun, la liberté n’est jamais donnée mais elle en est là en régime de Culture contre la culture.

La culture est le meilleur banc d’essai pour observer le libre abrutissement, en roue libre exactement : plus qu’en tout autre champ on est libres et informés en culture, on a le choix de penser tout à fait autre chose que ce à quoi l’on tient.

Situation que nous connaissons tous : que faire lorsqu’un cultivé nous freine la discussion ? Le raisonner est vain et sot, étant donné qu’il ne pense que ce qu’il veut et peut penser, ce qu’il pveut, c’est sa boucle. Heureusement, la raison n’est pas notre seul langage, il y a le stylet du minimum de mots qui va toucher le nerf au susceptible endroit et te lui remonte le courant jusqu’aux tempes, au tranquille d’opinion.

Style au stylet, acupuncture à chaque cas improvisée mais pointée par surprise sur la zone névralgique repérée avec la fulgurance de l’intuition : la littérature, quoi. La littérature a les meilleurs moyens de délivrer la pensée des freins qu’on lui oppose, tout comme à l’inverse elle peut émouvoir et mouvoir les corps d’amour. Lorsqu’on se sent responsable d’un peu plus que de son moi, on n’a d’autre choix que de pratiquer l’effet de souffle stylistique à l’encontre des cultivés d’opinion pour qui la vie c’est : Surtout, surtout, qu’on en reste là. La société n’en reste jamais là longtemps, elle régresse, s’en avise tard. C’est bien une faute essentielle de ne pas souffler qui commet la faute de freiner la pensée.

[1] Cf. le dernier des enregistrements des tablées in https://lescorpscelestes.fr/les-quelques-groupe-litteraire-domecq/

§ 11

Ce que le surréalisme dit de notre époque

Ma foi, s’il y va de notre devoir moral envers les cultivés qui retournent la culture contre la culture… Une étude de cas s’impose, net.

Faites le test. Relisez le titre de ce chapitre : vous pouvez compter sur les Lèvres molles pour aussitôt penser, parce qu’elles voudront le penser, qu’évoquer le surréalisme est nostalgique, retour prôné. Tel est leur intérêt que le test révèle avec l’instantané du réflexe. Où il y a réflexe de réflexion, il y a peur, car, pour qu’une réflexion devienne réflexe, il faut qu’elle soit un vieux condensé, entériné depuis lurette. L’interprétation disqualifiante, l’a priori bondissant sert à évacuer ce qui fait trembloter le quant à soi. Que les « champs magnétiques » du surréalisme provoquent encore ce genre de décharge, certes de mépris mais empressé, sur ceux que Lautréamont baptisait les « têtes molles » (eh oui, il y a de la constante, le ventre mou est culturel, pas seulement sociopolitique), cela confirme plutôt le non-idéalisme de ce que certains Quelques-Unes-et-Uns entendaient par « politique du poétique ». Mais j’ai aussi mentionné, dans les précédents épisodes de cette histoire manifeste, plus que mentionné, insinué, susurré même allez, susurré, comme ça, tenez… : que les Lèvres molles infiltrées à la Table-plus-que-ronde estimaient que le désir de pression poétique sur le monde sentait sa nostalgie du surréalisme. Tant passe pour liberté tolérante le chacun pour soi, qu’en bon nain de jardin il rabaisse d’avance toute initiative d’élargir la vision du monde. Oh affable malignité stratégique du quant à soi petit bourge.

Ça jouait sur le velours d’Ambiance. Le surréalisme a été considéré comme dépassé une décennie après son impact politique insurrectionnel, avec le situationisme, sur la jeunesse mondiale autour de 1968, deux ans après la mort d’André Breton. Au passage, cet impact dément le procès d’irréalisme bourgeois que lui avaient intenté Sartre et les intellectuels communistes, puis les marxiste-léniniste-maoïstes de « l’avant-garde » littéraire Tel Quel, dont la revue pouvait, en1972, consacrer tout un numéro d’ironie aux poètes de l’inconscient et du merveilleux qui n’avaient rien compris à la théorie matérialiste-historique de la production. Il y a vraiment et toujours de quoi repenser sur tous les plans l’idéologique emploi au singulier du mot « réalisme » ; et il n’y a pas à s’en laisser conter en fait de « réalisme », la littérature peut avoir des conséquences plus concrètes que des programmes politiques, tout dépend de la pertinence.

Toujours est-il qu’après le demi-siècle où le surréalisme a été relégué, un événement a pu surprendre en 2024 : l’immense succès public de l’exposition que le centre Pompidou lui consacra pour commémorer le centenaire de la parution du premier Manifeste. Qui dit commémoration dit passé ; mais, lorsque le public vient en foule continue pendant des mois, ce n’est pas seulement pour « revoir », ni pour « revenir à » ; pas à ce niveau statistique ni avec cette allègre intensité. On a vu le public se presser, murmurer et se taire, faire attention aux œuvres et à l’attention d’autrui dans le faisceau des ondes que chacune diffuse. Une attention de rêve, à vrai dire. Le public s’est réjoui, un refoulé a sauté. La nostalgie n’était pas dans les yeux, ce fut plutôt un choc d’intensité ; une confrontation avec notre époque. Bien que forclos en tant qu’esthétique qui a épuisé son potentiel, le surréalisme ne renvoie pas qu’à lui-même, son interrogation sur le désir de vivre a interrogé notre présent plus que le passé, en miroir face à nous aujourd’hui

Aujourd’hui, une déclaration d’intention aussi intensément exigeante, inventive et réfléchie, que le fut le Premier manifeste du surréalisme, passerait moins qu’inaperçue : elle ne passerait pas du tout, ne passerait tout simplement pas la rampe de l’édition et encore moins de la presse. Pourquoi ? Tout est dans ces mots d’intense exigence qui condensent le ressort mental du surréalisme. Or on n’en voulait plus, d’exigence, dans l’actuelle Ambiance, dont le groupe surréaliste n’aurait d’ailleurs pas laissé tranquilles la vulgarité thématique, les simplismes intellectuels et les sirops d’audace. L’Ambiance a pris cette boule d’énergie en plein ventre, tel un soudain symptôme révélant en creux une aspiration.

Il vaudrait mieux ne plus l’oublier. L’opinion savante est désormais à la remorque de l’« opinionesque » (tiens ?! Lâchons ce dogue de mot), les doctes font de médias doxa, à longueur de synthèses courant après l’actualité, l’université et les revues s’empressent de cautionner ce que promeut la grosse (Houellebecq est très lu, donc il est significatif). Ce faisant, on nivelle tout. Les œuvres « dont on parle » sont entérinées comme autant d’étapes historiques qui seraient toutes également significatives. Elles le sont, tout est significatif, mais de là à rabattre le significatif vers la surface ?… Non, à côté de l’histoire admise, certes toujours nécessaire pour la continuité d’une civilisation, il y a une autre culture, des intensités font effet plus que mémoriel.[2]

A la faveur de cette rétrospective analogue aux expositions-événements que montaient Breton et le groupe, les gens ont constaté que le surréalisme avait inventé quasiment toutes les révolutions plastiques dont on prétend après coup l’enterrer. Comme l’œuvre de Marcel Duchamp d’une autre façon, celle de Magritte fut conceptuelle dans les années trente, bien avant qu’une avant-garde des années soixante prenne le mot à la lettre et isole le concept comme s’il était indépendant du percept. Les Rotoreliefs de Marcel Duchamp contenaient le futur art cinétique. Son ready made a été la caution d’aubaine des suiveurs un demi-siècle plus et trop tard. Les photomontages de Man Ray ont démultiplié les potentialités du développement photographique. L’ombreuse chambre d’hôtel fantasmée par Dorothea Tanning, où le fauteuil, le lit et les murs sont gonflés d’un lin qui saille de gestes et fouilles intimes qu’on soupçonne férocement suaves, contient déjà les impressionnantes installations de l’Américain Edward Keinholz, qui va tellement plus loin car moins gratuitement que tant d’installations qu’a multipliées par paresse et panne l’Art du Contemporain. Les collages de Max Ernst sont autrement productifs spatialement, mentalement, oniriquement, que ceux de Picasso qui démontre toujours qu’il et on « peut le faire » (et alors ? Ce n’est pas qu’on fasse quelque chose de nouveau qui importe, du nouveau il y en a partout, l’important est ce qu’il révèle ou pas, question de niveau d’intensité, là encore et tout simplement). Max Ernst plus que Picasso fut le grand expérimentateur du XXème siècle, avec ses frottages, cordages, décalcomanies, ses Jardins gobe avion, ses forêts lunaires à l’image de L’Europe après la pluie. La gestuelle de l’Action painting, les drippings de Jackson Pollock agrandissent all over les phosphènes griffés et espaces stellaires que déployait Matta. La peinture surréaliste est alors sortie de l’imagerie dont Salvador Dali, si doué de sa main, a répandu ses pitreries molles ; avec sa nouvelle génération d’après 1945, l’esthétique surréaliste a trouvé l’automatisme mieux que l’écriture automatique, dont Breton eut le discernement de mesurer « l’infortune continue ».

Bref, le surréalisme a inventé tous les nouveaux langages qu’ont ensuite perpétué les avant-gardes du XXe siècle : abstraction lyrique par l’automatisme en peinture, actions et happening dès les spectacles à scandale dadaïste, Living theatre, frottage, fumage, intervention in situ et art mural, films expérimentaux, photographies médiumniques, environnements de salles et remises en cause des cadres d’exposition… toutes ces ruptures furent mises en œuvre par le surréalisme mais de manière propositionnelle, et non théoriquement négatrice.

Si un mouvement culturel a pu à lui seul ouvrir et baliser tant de voies d’expression, révolutionner et dévoiler tant de territoires de l’inconscient, du désir et « le fonctionnement de la pensée » comme l’espérait Breton, c’est qu’il a aboli les frontières non seulement entre les genres, comme cela avait commencé à se faire bien avant lui, mais entre les différentes voies d’expression. Que la poésie soit écrite ou peinte, photographies ou filmée, qu’elle passe par l’objet ou la promenade, laquelle donnera ensuite la « dérive » situationniste : du moment qu’elle révèle. « Révèle » est le verbe du verbe, toujours, si la culture nous concerne par rapport à notre vie.

Un des facteurs d’actualité pérenne légué par le surréalisme : dans le prolongement direct du Premier manifeste, de fin 1924 à janvier 1925 Breton écrit une Introduction au Discours sur le peu de réalité dont le titre condense ce qui restera son impératif : « Le procès de l’attitude réaliste demande à être instruit. » De la lutte promise contre la version univoque d’un réel prétendument unique par quoi s’imposent toutes les aliénations, émergera la fameuse conception démultipliée de « la » réalité, la surréalité, « où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. » (première annonce du Second manifeste). Peut-on reprocher à Breton de poser cette question qui devrait nous être éternelle autant que quotidienne : « c’est la réalité même qui est en jeu » ? Or, aujourd’hui on reste rêveur lorsqu’on l’entend énoncer cette « révision absolue des valeurs réelles sur laquelle aujourd’hui tous les esprits s’accordent »… Où l’on comprend pourquoi le surréalisme n’entendit pas être un mouvement littéraire de plus, mais une discipline d’Eveil. Breton eut même le culot de vouloir lancer rien moins qu’une « civilisation surréaliste ». A comparer avec les petits jeux d’aujourd’hui. De l’air, de l’air en grand, ce n’est jamais trop grand, l’air à vivre.

Et c’est un autre motif qui explique le rappel de tonicité que le surréalisme injecte à « notre » époque : l’intensité de la remise en cause, du passage au tamis de toutes les valeurs héritées. Au début il y avait l’intense exigence. Cette exigence, douce à qui veut vivre, est violente à l’hystérie des modérés, elle leur est insupportable. Symptomatique à cet égard : que n’a-t-on entendu depuis des décennies, depuis les années 1980 au bas mot, sur l’auteur des Manifestes… Ils en avaient assez de celui en qui ils voyaient le terroriste intellectuel en mal de papauté littéraire, l’intransigeant – ce qu’il était effectivement -, qui excluait ceux qui abandonnaient l’enjeu de « changer la vie » et l’amour et le monde. Il est vrai que le Second manifeste aligne des pages d’anathèmes et de règlements de compte, qu’en 1946 dans la réédition Breton ne cache pas regretter, « à mes dépens, les jugements parfois hâtifs que j’y ai portés ». Mais quinze ans auparavant, il couronnait de comique ses excommunications en s’accusant, de quoi ?… : « S’il est une accusation à laquelle je reconnais avoir longtemps donné prise, c’est assurément celle d’indulgence », et suit une de ses notes fulminantes de trois pages où il se tance « d’avoir tardé à pratiquer cette hécatombe » contre « les essoufflés », « voyous de presse », « les viveurs, deux ou trois maquereaux de plume, un crétin », pour conclure d’un mot, en majuscules et paragraphe : « MERDE. » Sidérant. Mais quoi, cela fait rire et dissuaderait aujourd’hui le marché d’une littérature et de débats dont les fins lourds et doux douteurs s’accommodent au motif « qu’on n’y peut rien ». Tout laisser dire « avec nuances », c’est étouffer la tolérance par l’indifférence ; comme en politique c’est rabaisser a priori le bien commun, les aspirations potentielles de tous, c’est bien se mépriser soi-même.

« Comme la vie est lente. Et comme l’espérance est violente ! », chantait Apollinaire qui créa d’intuition le mot « surréalisme ». La violence excluante de Breton, ah pour ça on en entend parler de nos jours. De quoi tremblez-vous donc, mes doux doux, tout doux douteurs. Il ne s’agit que de vivre.

En vérité, il y a toujours moyen d’en même temps jouir et se dresser, sous l’ambiant courant qu’il y a toujours.

Au reste, hormis sur Robert Desnos, poète si médiumnique mais Breton s’est blâmé ensuite de l’avoir blâmé, sur Artaud exclu pour avoir joué du Strindberg à l’ambassade de Suède ( !), sur Bataille exclu pour noirceur systématique et culte de la déchéance (ce qui n’était pas faux), etc, il faut reconnaître que Breton ne s’était pas trompé sur l’arrivisme débordant puis franquiste de Salvador Dali auquel il troussa l’anagramme « Avida Dollars », sur l’art mondain d’ « un cocktail, des Cocteau » (c’est si vrai), sur Aragon dont la licence poétique sut avaler et cautionner le stalinisme sa vie toute, Eluard aussi peu regardant, etc, etc. A vrai dire, le bilan de l’exigence est dans les quarante ans de vivacité intégrale, qui se devait d’être aussi intègre, pour tenir le cap de l’enjeu, créer plus qu’un mouvement culturel. « Je ne nie pas que se superpose pour moi une autre anxiété : comment soustraire au courant (…) l’esquif que nous avions, à quelques-uns, construit de nos mains pour remonter ce courant même ? », s’explique-t-il en rééditant son brutal Second manifeste.

Si Breton n’avait été qu’un surmoi, son autorité serait inadmissible ; elle fut élévatrice et nécessaire à la révolte dont le surréalisme fit un de ses ressorts que nulle époque ne devrait éluder. Au lieu de l’hystérie modérée qui s’agace de son et toute exigence, on ferait peut-être mieux de sonder cette énigme dérangeante, dangereuse mais anthropologique, qu’il faut apparemment une autorité magique pour fédérer une recherche collective de « l’or du temps » dont Breton fit son épitaphe. Le mot de « magie » encourt le flou mais permet d’inclure les logiques que la rationalité n’a pas encore su expliquer.

En culture l’autorité n’est pas le pouvoir, elle est discernement prescient. Des Lèvres molles ont tenté de reprocher à Breton d’avoir voulu mettre Le Surréalisme au service de la révolution (titre d’une de leurs premières revues), comme s’il avait été « compagnon de route » du communisme à l’instar de tant d’intellectuels français, de Sartre à Malraux, sans oublier Picasso. Faux : la lucidité de Breton fut si rapide à comprendre qu’elle resta une leçon pour les générations futures, notamment celle de 1968. Après avoir introduit Freud dans le débat intellectuel français, Breton n’a pas écarté Marx, et alors ? Au vu des souffrances sociales et de la brutalité économico-politique du capitalisme, « je pense qu’on ne s’étonnera pas de voir le surréalisme, chemin faisant, s’appliquer à autre chose qu’à la résolution d’un problème psychologique, si intéressant soit-il. (…) J’estime que nous ne pouvons pas éviter de nous poser de la façon la plus brûlante la question du régime social sous lequel nous vivons », explique Le Second manifeste du surréalisme. Moins de dix ans après la Révolution bolchévique de 1917, quelques matinées lui auront suffi pour comprendre que le Parti lui demandant sans cesse à quoi devait servir la poésie, tout serait asservi, à partir de cette simple question qui n’était pas que littéraire si toutefois les mots engagent l’être et les actes : « Je n’ai pu en ce qui me concerne, par exemple (…) au cours de trois interrogatoires de plusieurs heures, j’ai dû défendre le surréalisme de l’accusation puérile d’être dans son essence un mouvement politique d’orientation anti-communiste et contre-révolutionnaire. »

Tout comme de nos jours, il n’était déjà pas question de se contenter de créer un mouvement littéraire de plus ; l’exigence poétique n’allait tout de même pas s’encombrer d’un si menu désir. Du bord du désespoir absolu, ô combien compréhensible, que nous devrions garder à l’esprit et à chaque pas dans cette comédie humaine, André Breton en poète penseur tire ce défi d’où vient jusqu’à nous l’énergie : « Et pourtant je vis, j’ai découvert même que je tenais à la vie. Plus je me suis trouvé parfois de raisons d’en finir avec elle, plus je me suis surpris à admirer cette lame quelconque de parquet : c’était vraiment comme de la soie, de la soie qui eût été belle comme de l’eau. J’aimais cette lucide douleur, comme si tout le drame universel en fût alors passé par moi, que j’en eusse soudain valu la peine. Mais je l’aimais à la lueur, comment dire, de choses nouvelles qu’ainsi je n’avais encore jamais vu briller.  » (Premier manifeste du surréalisme).

Le choix de vivre, et donc éventuellement de « préférer ne pas », ponctue ainsi tous les écrits de Breton. Cela devrait calmer l’hystérie des modérés Il va falloir se calmer, les « modérés ». Ils « en ont assez » ? De l’exigence. Que Breton incarne assez par l’alliage de la rigueur de pensée et de la créativité poussée. « Trop exigeant » à l’égard de quoi ? En toute tolérance qu’ont -ils gagné à doux-douter ? Nous autres, c’es-à-dire Nous les autres, nous sommes Quelques à en avoir assez de ceux qui estiment « qu’on n’y peut rien ». Telle est l’Ambiance qu’à tant craindre l’exigence, on a perdu et en liberté et en intelligence.

La quête artistique et poétique est indissolublement philosophique et existentielle, suprême : « Cette passion de l’éternité » …« pourtant se peint toujours l’irrémédiable inquiétude humaine »…

Au fond, c’est l’art comme pratique d’Eveil. Mais d’éveil à la différence de celui proposé par la mystique ou les méditations orientales : par l’invention, sans limites ni contenu a priori.

[2] Dans l’immédiat, renvoyons à l’étude de fond sur la manière dont on a aidé Ernst Jünger à édulcorer largement son œuvre et contourner son éthique d’un nationalisme gothique tout à fait teutonne nazi : Michel Vaoosthuyse, Racisme et littérature pure, La Fabrique d’Ernst Jünger, éditions Agone, 2005.

§ 12

La vilenie littéraire française

(1er abord)

Quiconque ne vivant pas directement dans la production culturelle – mon voisin boulanger, notre postière en tournée, votre chef du protocole – pourrait penser que dans ce champ au moins, la culture ! on peut librement discuter de tout. A tout le moins, des œuvres proposées, puisqu’on nous les propose… – Vrai, ça ne mange pas de pain les œuvres, pensé-je en boulanger.

L’autre jour, quelqu’un qui de temps en temps poste sur Facebook ses notes de lecture littéraire, sans prétention ni parti-pris, qui nous en apprennent même sur des auteurs que nous connaissons bien, l’autre jour cet honnête homme s’est senti obligé, par… honnêteté intellectuelle, d’expliquer qu’il a été quelque peu déçu par la dernière œuvre, tout l’hiver attendue de tout Paris-provinces, d’un auteur contemporain embaumé, mausoléifié depuis trente ans que chacun de ses ouvrages ouvragés est accueilli d’une même psalmodie pointillée… « là au moins, n’est-ce pas…, l’écrituuure, n’est-ce pas… » (d’un air très entendu, le n’est-ce pas). L’intéressant là-dedans étant qu’après la note de lecture nuancée, une commentatrice a laissé échapper : « Quel courage ! ».

Détail, simple anecdote, objecteront les pondérés fervents du « il en est toujours ainsi ». Ils ont tort et le boulanger, la postière et le chef du protocole ont raison, il n’en fut pas toujours ainsi : à commencer par la période de belle critique rebelle rappelée par le précédent chapitre. Que les fervents du pondéré ont déjà évacué, au lieu de se marrer de l’échantillon de bondieuserie littéraire si typique que je viens de livrer. Le chapitre signalait pourtant, avec cette inaptitude à l’euphémisme qui me caractérise et n’échappe à personne même idiot, que c’est à de tels réflexes intellectuels que se trahit l’intérêt conservateur. La bonne littérature d’écriture effectivement ça conserve ; bichonnée bichonnante, elle vous évite la littérature d’éveil, qu’elle écarte de l’offre au public, lequel ne peut supposer l’aliénation culturelle ainsi diffusée. L’expression « bêtise intéressée » n’était pas plus violente que ce qu’elle désigne, finalement. Ça a été plus fort qu’eux, le test a marché. Nous avons pas mal de tests comme ça à proposer, nous autres. Il y va de notre devoir de n’en pas louper l’occase. Le désir a ses devoirs, oui, et c’en est un essentiel que de souffler mot pour mot les niais cultivés, parce qu’ils oppriment le désir humain de vivre un peu plus que la vie. Qu’ils aient besoin de bichognouxpoutresapparentesdurafifi (entre autres !…), c’est leur droit, mais qu’ils contribuent à réfréner l’aspiration par la culture, c’est faire des dégâts considérables, mine de rien, sauf à vivre la littérature comme rangées de bibliothèque. (Il y en a qui ne comprennent toujours pas ce que je dis là…)

Quand on y pense tout de même, nos sociétés ont conquis l’entière liberté de critiquer leurs gouvernants et il faudrait se trouver bien que la critique culturelle s’autocensure ! En vertu de quoi ?

La timide commentatrice sur le réseau social a craché le morceau, sans crier gare : qu’il faille du « courage » pour critiquer finement un ouvrage de littérature encensé, en dit long sur la situation des esprits. Une conséquence de l’autocensure étant de ne pouvoir se percevoir elle-même, l’autocensure culturelle a atteint aujourd’hui un tel taux que personne n’ose plus. Ni ne peut : il est devenu impossible de publier dans la presse ou l’édition une critique approfondie sur un de « nos » littérateurs qui légitiment le milieu qui les légitime, ni sur les auteurs en gueule qui font tourner les médieux qui les font tourner. (Je peux prouver cette censure de fait, l’ayant éprouvé si bien que je ne peux écrire ceci qu’ici, sur un site numérique, dont on peut tout à fait penser que c’est prendre le radeau de la Méduse pour tremplin. Cette parenthèse, ici glissée juste pour prévenir, n’est malheureusement pas personnelle [3]). Et, comme la culture s’affaisse quand l’esprit s’abaisse, l’épais a comme jamais gagné en puissance d’étouffement général. Les générations futures, si l’Histoire a quelque sens, comprendront pourquoi les gros auteurs et penseurs ont laminé l’offre culturelle. Ce ne fut pas décidé, programmé ; c’est par quiétude ; ce sont les tolérants indifférents qui ont retourné leur culture contre la culture. (Je sens que notre lecteur commence à trouver proprement inévitable et parfaitement nuancée la notion de « bêtise intéressée ».) Bien entendu, ils ressortiront que c’est perdre son temps que de ne pas laisser dire et faire, que l’on a mieux à vivre (eux… !). Il n’a servi à rien, parce que cela ne sert à rien qu’à renforcer la bêtise intéressée, de leur avoir précédemment rappelé que Pascal fut un intempestif, d’une exigence qui l’a porté aux conflits d’idées partout où son temps bloquait, mais que simultanément cela ne l’a pas empêché, bien au contraire, d’atteindre à une spiritualité parmi les plus élevées de tous les temps et civilisations.

La France a toujours su être une caisse de résonance pour la littérature mondiale ; les écrivains français ont été les premiers à donner tout l’écho possible aux grands auteurs russes du XIXème siècle, ou à sonner « l’Age du roman américain », ce qui fit que Faulkner eut le Nobel fêté à Paris et gêné aux USA. Cette tendance vient de l’incroyable magistère d’opinion publique qu’exerça la littérature en France comme en nulle autre nation, depuis les Lumières et ce que Paul Bénichou a nommé « le siècle des Grands Ecrivains », jusqu’aux leaders littéraires du XXème siècle et au naufrage de grands « engagés » à la Sartre et Aragon. De là, sur la lancée, le prestige hérité put être usurpé par « les Nouveaux » intellectuels dont le baisser de niveau assumé ne pouvait que nourrir le spectacle médieux. Certains deviendront d’ailleurs des mafieux culturels. Tout cela est connu, ce qui n’empêche pas que cela continue de plus belle. Pour mieux discerner ce qu’il en est aujourd’hui et en sera demain, l’intuition que peut et doit mettre en œuvre un groupe d’affinités qui se sent quelque responsabilité civilisationnelle par la grâce élective de sa simple passion de vivre, nous porte à aller plus avant dans ce qu’il faut dire de l’aliénation culturelle. Il faut le dire, que la France, parce qu’elle a donné une place unique à la littérature, est en même temps piégée par sa sacralisation du style au détriment de la littérature, de la pensée, de l’éthique politique. Les Français adorent se payer de mots, et sont prêts à fermer les yeux beaucoup, beaucoup sur ce qui est vraiment écrit du moment que ça l’est bien. Originalement, joliment, férocement stylé. Le coup de talon stylistique qui vous donne de la colonne au tordu. Je me vois venir et on me voit revenir sur Céline, ou Genet, Sollers et cette engeance qui n’a pu exhaler qu’en ce pays ; y revenir parce que, question de responsabilité éthique là encore, si pénible que cela soit à endosser ; mais, plus impératif encore, c’est aussi la responsabilité que nous avons à l’égard du désir de vivre. Revenir à ce qui s’est mal passé, parce qu’il reste de l’indigeste tout de même, que le temps va permettre de formuler encore avec plus de recul. Mais auparavant, avant de revenir à la pénible particularité de la littérature française en ce qu’elle a de sinistrement typique, voyons dans le champ non pas littéraire mais intellectuel, deux figures magnifiées par la passionnelle vassalité à l’égard du langage pour le langage : Heidegger, et Lacan.

La tradition française du style qui rédimerait de tout a contaminé aussi l’émission et la réception de la pensée. Jacques Lacan a été adulé, et reste intouchable, alors que, dans toute l’histoire de la psychanalyse, il n’est pas un auteur qui de loin soit aussi hermétique et ne s’en cachant pas, abscons au point de jargonner en inversion mallarméenne systématisée et constamment repérable sauf pour la foule qui gloussait dans son Séminaire au moindre borborygme (cela, passe encore, ce n’est que le ridicule de la passion de la servitude intellectuelle), mais surtout ça gloussait à ses condensés de calembour semés comme pépites de trivialités saillant son théorisme de forteresse. Chacun des grands éclaireurs psychanalytiques, depuis Freud, a affronté par les mots les obscurités du psychisme en parvenant à y porter le faisceau de manière à formuler clairement l’obscur en tant qu’obscur. Ils visaient l’atténuation de la douleur humaine par la compréhension ; on ne sent pas la moindre responsabilité de cet ordre dans la pensée et la voix de Lacan. Lire les ouvrages sur lui, qui analysent le plus scrupuleusement possible un penseur qui balance à l’auditoire « On dit que je gongorise. Eh oui, je gongorise ! », cabotin qui se revendique (pour un docteur de nos douleurs…) ; ses potacheries racoleuses sur « l’Amur, l’Amur », des centaines de pages et des volumes de glose durant, tissées de ses formules de bluffeur pour dîners en ville, « La femme n’existe pas », etc… Il y aurait à écrire une comédie réflexive sur ces épais ouvrages de lacaniens sincèrement respectables, déroulant année après année et chapitre par  chapitre sur 900 pages la théorisation de « L’amour selon Lacan »… Voir cette incontestable honnêteté intellectuelle, ce souci de ne pas sauter la moindre étape, le moindre entrelacs du penseur narcissiquement opaque, de la variante d’amphigouri typique des penseurs vampires qui vous font miroiter en faisant constamment reculer quelque vérité utilisable si vous acceptez de vous enfoncer dans leur dédale de notions à leur seul usage redéfinies… C’est à se demander, à se demander si on est encore quelque part, c’est une folie de lire et voir cela. Une folie intellectuelle, cultivée… Or, à quoi tient qu’elle ait été prise au sérieux, à genoux ? A la faiblesse française pour le style en tant qu’originalité indépendante de l’enjeu. Pendant ce temps, les Lacaniens concèdent que l’homme Lacan fut un salaud, père lâche, salaud sur le plan de sa fortune énorme, fuitée en Suisse dès que la gauche est arrivée au pouvoir, sur le plan de ses « passes » de cinq minutes pour qu’à la fin le patient demande : « Combien vous dois-je ? – Combien gagnez-vous ? – Tant par mois, répond le patient. – Eh bien donnez-moi tout » répond Lacan – etc, etc. Mais, spécialité française, peu importe l’homme du moment qu’il a…le style. Lequel ?

Le « peu importe » a joué à fond pour que la France soit le pays qui, de loin, a le plus longtemps défendu et à tout crin protégé Martin Heidegger de ses indéfectibles convictions nazies. L’Allemagne l’avait lâché depuis longtemps, sans attendre la tardive publication de l’ensemble des Cahiers Noirs où le brave philosophe en tyrolienne de cuir méditant le Dasein par les sapins préserve sa nostalgie d’Allemagne pure, jusqu’à sa mort en 1976. Mon propos n’est pas d’entrer dans la congruence avérée entre la philosophie de Heidegger et sa pensée politique, que des philosophes ont su diagnostiquer ; me frappe plutôt la déraison de langage qui a obnubilé l’esprit français au point d’abaisser vilement le discernement, et le courage subsidiairement. Thomas Bernhard a exprimé tout le ridicule de Heidegger, dans Maîtres anciens ; mais sur la philosophie donnons la parole à la philosophie. Revenant sur les ruminations, les énigmes à base d’« Etant de l’être » ressassées sans démonstration, sur les étymologies qui ne tiennent que par lui et pour la foule derrière son pipeau d’oiseleur, la philosophe Jeanne Hersch donne la clé d’aliénation : « le ton étrangement autoritaire de cette philosophie (…) ; on assiste à quelque chose qui ressemble à une prophétie. (…) Il y a sans doute un lien entre cette menace cachée, ce langage liturgique où les formules poétiques se répètent comme pour conjurer des puissances secrètes, et l’égarement de Heidegger dans le national-socialisme » (in L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie, Gallimard, « Folio essais », 2013, pp. 422-423). Jeanne Hersch a suivi les cours de Martin Heidegger au printemps 1933, et ses constatations ne manquent pas de rapport avec ce qu’orchestrait Lacan grand lecteur de Heidegger qui l’a lu occasionnellement et dont Lacan briguait l’avis (ce fut même le seul instant en vingt ans de psychanalyse où Lacan sortit de son courrier et de son mutisme pendant une « passe » avec le traducteur du Maître : « Nous avons parlé de vous cet été, Heidegger et moi. – Ah oui ? Et qu’a-t-il dit ?… ». Le Maître, raconte Jeanne Hersch, n’était certainement pas un homme de dialogue. Il se retirait en lui-même, dans quelque monologue méditatif où les répétitions se multipliaient, de sorte que les formules qu’il proférait donnaient l’impression qu’il était le premier prêtre d’une nouvelle liturgie, ou le dernier d’une liturgie oubliée. Le rapport de Heidegger au langage est si particulier que ses « pensées fondamentales » ou sa « doctrine de base » ne peuvent être fidèlement reproduites que dans ses propres termes. Il a forgé tant de mots nouveaux, ou employé tant de mots anciens autrement que selon l’usage courant ou la tradition, qu’il est impossible de les faire comprendre brièvement. Les termes dont il se sert ne sont pas traduisibles par d’autres (…). Cette impossibilité me prouve à nouveau combien Heidegger était sur la défensive : ses pensées refusent de se laisser toucher sans leur cuirasse verbale. Au fond, ce n’est pas là une défense philosophique (car un philosophe s’efforce toujours de dire encore une fois autrement ce qu’il a pensé), c’est une défense poétique ; c’est en effet une qualité fondamentale de toute poésie que d’être comme elle est et de ne pouvoir être autrement – elle ne se laisse ni traduire ni expliquer ».

Il faut voir en revanche comment les défenseurs et traducteurs français de Martin Heidegger ont persisté à « expliquer », au prix de contorsions rhétoriques qui feraient de la mauvaise foi une variante du grotesque si son but n’était pas de couvrir la vocation nazie, que leur philosophe ne fut pas vraiment ce qu’il persista à être vraiment plusieurs décennies après Auschwitz.

C’est comme l’assistance aux conférences de Jean-Luc Godard, comme les assis à la messe lacanienne – la tradition culturelle française a le curieux apanage de perdre tout recul, toute tenue intellectuelle et acuité littéraire, lorsque le langage lui tourne la tête pour lui-même.

Nous verrons jusqu’où peut mener cette tendance tout à fait rubans aux chevilles. Prochain épisode, à suivre sur ce Tremplin de la Méduse, où nous sommes, où vous êtes libres !…

[1] Inutile d’y revenir ici, ces études sont connues et accessibles, par exemple via le triptyque Comédie de la critique, réédition de 2015, Pocket, coll. « Agora ».

[2] Pour la continuité de ce que propose notre manifeste ouvert, je restitue ici certains axes de mon texte paru dans ESPRIT, édition papier de novembre 2024 où on retrouve l’intégralité du texte, ainsi que dans le livret « Sur l’ambiance littéraire française », chap.1 : https://lescorpscelestes.fr/domecq-sur-lambiance-litteraire-francaise-2/

[3] Plusieurs de mes livres témoignent de ce qu’il faut bien sans paranoïa qualifier de censure par « mort sans phrases ».