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Jean-Philippe Domecq
§ 13
Ecrire en France est un exil
Sentez-vous cette fatigue ?… On la croit personnelle quand elle ne vient que de tous. Ah le frein d’Ambiance… « Etre Seulement » est bien la condition annoncée pour qui ne sait fermer les yeux. Mais, plus lassant encore que la nerveuse inertie ambiante, est de le dire et dire, dans le désert et le désert. Et le désert : qui entend quoi que ce soit à notre histoire de « Culture contre la culture » depuis dix ans que nous énonçons cette nouveauté des temps ? Vous vous sentez si libres, si libres dans la littérature et l’édition françaises actuelles, dont vous prenez à témoin la production profuse. Vous l’avez trouvé excessif, hein, l’exclamatif « à suivre » du chapitre précédent qui donnait rendez-vous « sur ce Tremplin de la Méduse, où nous sommes, où vous êtes libres !… ». Vous n’imaginez pas, j’en suis sûr, ni ne voulez imaginer, j’en suis sûr plus encore, qu’il faille aujourd’hui faire de radeau tremplin pour conjurer le naufrage du discernement culturel. On est toujours exagéré pour l’hystérie des modérés.[1]
Comptez sur les modérés pour n’être plus du tout modérés en défense de la chappe, toujours. Je vais vous livrer une typique semaine à la française – non, non, ne vous alarmez point, qu’un peu de roman de clique se glisse au fil du roman de la pensée, c’est la vie, allez, nous n’« exagérerons » pas, juste une petite dose de truanderie générale avec auteurs, journalistes et éditeurs pour personnages et agents non-doubles du « réel ».
Un film, Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, a dérangé pas mal et suscité polémiques en France, qui raconte, du point de vue de collaborateurs avérés dans la presse sous Pétain, comment les Français et notamment ceux qui écrivent ont pu collaborer activement à la politique des nazis. Le « comment ont-ils pu » nous hante tous depuis 1945. Mais les Français d’aujourd’hui, surtout les intellectuels, font comme s’ils auraient été du bon côté, comme s’ils l’étaient donc aujourd’hui, c’est un classique des Résistants du lendemain. Ceux-là ont été offusqués que le film montre comment on collabore tout en ayant des sentiments, la tuberculose, éventuellement quelque charme. Jean Cocteau, qui aurait pu être inclus dans le bal des écrivains vichystes que campe et cloue ce film, trouvait du charme au cuir des officiers allemands, et il n’est pas le seul à s’être bien amusé dans ce temps-là, alors que son amant Jean Marais avait le réflexe de casser la gueule de collabos quand il en entendait au restau. Aujourd’hui on entend les Lèvres molles reprocher à André Breton ses jugements « à l’emporte-pièce » du genre « Un cocktail, des Cocteau ». Paul Morand aussi rutilait fofollement dans les cocktails d’ambassade entre deux plaisanteries antisémites, et l’Académie française l’accueillit sans problème (une fois que de Gaulle eût levé son veto à la quatrième tentative – il y tenait, le Morand !), et en quelle année, dites ? En 68. L’Académie française a tout compris, l’Académie française réunit par définition l’élite morale des lucidités. En 2025, l’Académie des sciences morales et politiques a accueilli en grande pompe Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, frais émoulu de l’investiture de Donald Trump qu’il admire et dont il plébiscite la politique économique libératrice (Trump, qui n’a pas démenti sa concurrente politique lorsqu’elle a signalé aux électeurs, qui s’en sont contrefoutus, qu’il n’avait pas payé ses impôts dus : « Oui, cela prouve que je suis intelligent ») et qui hurle au « bolchévisme » dès qu’il est question de réduire le déficit du pays en augmentant les impôts des plus hauts revenus. Il faut relire les discours qui ont louangé Arnault le militant de la « liberté » totale de l’argent dans l’enceinte de l’Académie des… – oui lisons bien – « des sciences morales… ». Pas de doute, la collaboration est d’un autre temps, l’enthousiaste avachissement n’arriverait plus aujourd’hui. L’argent n’est d’ailleurs plus un problème. Lors du licenciement d’Olivier Nora, directeur des éditions Grasset, par Vincent Bolloré, autre milliardaire très extrême et fâcheux idéologue, 117 auteurs, puis d’autres pour en être, firent ni une ni deux pour annoncer en pétition qu’ils quitteront la maison ; à leur tête, de grandes vigies et plumes, sans conteste : Alain Minc, qui a toujours annoncé l’hier, Beigbeder rond de cuir de bar à charme machiste, Virginie Despentes qui se révolte à la « on se casse ! », BHL bondissant, pensez, lui pour qui l’argent n’est pas un sujet politique, curieusement quand on se prétend héritier idéologique de la gauche. A ce bon compte, le premier mafieux culturel se frotte les mains de vertu. « Mafieux » ? Oh, comme j’y vais… Membre du conseil de surveillance du Monde, journal français prescripteur, il est vrai que c’est mieux d’être au four et au moulin ; téléphonant aux rédactions de journaux dès qu’il sort un livre, toutes les salles de rédaction le savent mais ça passe ; reportage sur chaine européenne Arte consacré à la propriété marocaine qu’il a rachetée à Alain Delon ; articles pleine page que Le Monde consacre à son film à mourir de rire et à sa pièce de théâtre à mourir de leçon, ils se sentent obligés tout en ironisant tout de même mais c’est autant de place qu’on retire à ce qui ferait respirer la pensée – etc, etc. Une vertu, BHL, un étendard, philosophe sans le moindre apport conceptuel si ce n’est les causes gagnées par les prédécesseurs. De la vulgarité gantée, tout cela : la liste des pétitionnaires solidaires de leur éditeur, souvent très grassement payés, est percluse de personnalités hyperconcurrentielles douées pour se placer sans merci. Quel fut donc leur apport d’idées neuves et de formes littéraires ? Qu’est-ce que ces gens-là ont de « progressistes », de nécessaire, d’éclairant ? A part être contre l’extrême-droite – et vous avez la réponse et la cause de leur généreux émoi. Résistance, Résistance… ils jouent sur du velours et l’évidence, tous nous réprouvons la monopolisation de l’édition et des médias par la Réaction. Mais on lutterait beaucoup mieux là contre sans eux, on aurait la tenue et la novation alternatives. Où sont les consciences qui ont défini originellement la notion d’« Intellectuels » ? Totalement écartées, en lisière, parce qu’elles ne rentrent pas dans le jeu du simplisme intellectuel dont a besoin le Spectacle. Elles n’y collaborent pas, et la littérature et le débat d’idées en sont asphyxiés. L’hystérie des modérés est venue à la rescousse de ces vertueux du lendemain dont le culte de la réussite a noyé la littérature comme jamais, et qui ont depuis longtemps contribué à la montée de la Réaction, par réaction. Les petites mains qui écrivent partout en Fance, comme les perruquiers après la Prise de la Bastille, ont aussitôt défendu ceux qui n’avaient pas besoin de l’être, et tapé sur les « aigris » qui n’ont pas été dupes. La vulgarité gantée réussit la levée en masse… Confondre révolte et ressentiment est un classique argument de dissuasion conservatrice. Collaboration varie selon les temps, constamment, pour le bon ordre et « les eaux glacées du calcul égoïste ».
Collaboration : le film Les Rayons et les Ombres dure plus de trois heures qui ne sont pas de trop pour montrer qu’à chaque étape glissante chacun d’entre nous pouvait discerner et dire non, là non. Ceux qui ne veulent pas voir la perpétuelle collaboration qui guette les gens font une querelle d’historien au réalisateur, qui pourtant opère à dessein des condensations et déplacements esthétiques afin de montrer comme c’est facile et ambiant, ambiant oui, d’être complice de la saloperie générale. Le film opère le coup de force de ne jamais montrer ceux qui périssent sous et par l’Occupation ; il n’a pas besoin de montrer ce que tout écolier aujourd’hui sait et ce les Collaborateurs ne voulaient pas voir. Ne pas vouloir voir est une des plus grandes, si ce n’est la plus grande passion sociale. Aujourd’hui cette passion n’a pas les circonstances du pire ; l’heure n’est plus à la violence du ressentiment qu’a entretenu le fascisme, le pire est toujours relatif et aujourd’hui il est à la régression de l’intelligence (dont le Trumpisme n’est que l’acmé) ; mais aujourd’hui on a tous les moyens de comprendre comment ça se passe, la veulerie violente. A un moment, le film montre une des colères publiques de Céline hurlant contre « les youtres » (« youpin » était encore trop poli à ses yeux et dans tous ses textes et lettres) ; des historiens prétendent que cette hystérique envolée, sans doute parce qu’elle est exactement au niveau de l’extrême violence idéologique du grand écrivain français, n’eut pas lieu à tel moment à tel endroit. Fausse objection, erreur volontaire d’historiens en histoire littéraire : Ernst Jünger (publié en Pléiade par Gallimard, qui ressort les romans retrouvés de Céline et accueillis avec toue la ferveur des bons critiques progressistes et des sérieuses radios culturelles) ainsi que nombre de dignitaires nazis comme Jünger s’avouèrent choqués, dépassés par les colères de Céline qui les accusait de « mollesse » dans l’élimination des Juifs. L’acteur interprétant (remarquablement) cette scène de scandale célinien ressemble à Houellebecq ; dont les idées sont parfaitement connues, publiées et assumées (jusqu’à son admiration pour Trump, son islamophobie, sa misogynie, son passé et son présent d’extrême-droite) ; dont l’esthétique littéraire ne va pas plus loin que dérision à plat de comptoir ; dont la littérature plaît parce qu’elle relève tout simplement du lâcher-tout idéologique, porte-voix des (petites) idées de l’auteur en mal de ressentiment généralisé, juste assez habile pour se les retourner à l’insaisissable façon anguille poisseuse [2]. Eh bien il a fallu que tous consacrent des articles et émissions à son dernier recueil de poèmes paru dans la semaine, vers de mirliton où il fait pleurnicher sur son vieillissement, avec à la TV et en photos sa dégaine bien travaillée pour appâter en gênant. Que tous, y compris les supports qualitatifs, se soient aplatis devant telle soupe spectacle, en sorte que l’anguille renaisse du nauséabond : voilà un bon indice qui permet de comprendre que la collaboration avec le pire d’une époque, c’est doucereux, sans vagues apparentes. Le pire n’est pas là : il est que toute voix critique s’est vue couverte par la révolte de la masse de tous ceux qui en redemandent, qui aiment leur matraquage médieux-éditorial, ça crie à l’élitisme, à la censure, à la Réaction contre quiconque ne va pas dans sens. Si vous exprimez le moindre discernement, le réflexe de réponse commune va être de vous taxer de « violence » ( !), aigreur, règlement de comptes, etc… Comme ça, il n’y a plus qu’à se taire. De tels hors-sujets, fins comme bêtise intéressée, illustrent ce que depuis longtemps nous pointons de la psychologisation de tout, qui coupe l’herbe sous les pieds de tout débat, et qui n’est qu’une des traductions idéologiques du réactionnariat libéral-ultra. Cette spontanéité populaire en dit long sur l’état de discernement culturel, qui va de pair avec le conservatisme général des esprits. Mais rassurons-nous, il y a pire, qu’illustre le succès fait à Houellebecq (succès qui rétrospectivement couvrira le pays de honte), il y a plus pernicieux que la levée en masse des plumes de partout au service des auteurs qui les aliènent : il y a les cultivés qui n’en pensent pas moins, de Houellebecq, mais qui se gardent bien de dire mot. Leurs Lèvres molles en trembleraient. La logique collaborative c’était cela ; il suffisait, comme il suffit, de laisser faire au fil de l’Ambiance, chacun pour soi et le marché et les succès de Narcisse pour tous.
S’ils laissent faire, c’est par peur et par protection de carrière. La vanité des vanités a pris un essor considérable dans la culture française depuis que l’ultra-libéralisme a promu le moi concurrentiel comme valeur d’existence. On peut penser, et même savoir que c’est une bêtise existentielle et sans doute la plus approfondie ; mais l’Ambiance est à ça. Le spectacle promotionnel a pu ainsi lancer des auteurs les plus lourds et le plus simplistes pourvu qu’ils soient saillants. Le gros capitalisme juge de tout par les chiffres. Il est un autre Capital, par contre, qui produit de par le monde des films prodigieux d’audace formelle et plébiscités du public pour les enjeux existentiels et les responsabilités morales qu’ils incarnent. Les Rayons et les Ombres en faisait partie ces semaines-ci, avec tant d’autres, au même moment que Silent Friend de la Hongroise Ildiko Enyedi, ou Mârama du Néo-zélandais Taratoa Stappard. Parce que le cinéma, ayant du public pour être rentable, échappe à la sociologie de clique, cause de fermeture créatrice autant que d’abêtissement sentimental, esthétique et réflexif.
Tant de livres publiés sont trop mauvais pour l’être. Alors, ceux qui ne se publient pas encore, pourquoi ? Nous ne parlons pas là des mauvais, plus nombreux encore que ceux qui sont publiés, évidemment. Imaginez-vous qu’il y en ait qui sont impubliables parce qu’ils disent des choses qui feraient passer pour libre perpétuité la liberté de tirer ses marrons du feu quelle que soit l’Ambiance ou les régimes ? Ah mais j’entends d’ici la batterie d’arguments aplanissant toutes aspirations. Outre la psychologisation pour disqualifier le doigt et que perdure ce qu’il pointe, il y a cette antienne que faire « le travail du négatif » briderait le bonheur. Ils devraient faire ce travail et s’apercevraient du contraire. La liberté d’être est le bonheur, qui n’est pas sans liberté d’être. Voilà pourquoi on peut sans entame faire « le travail du négatif » lorsqu’on a mieux à vivre. C’est désagréable, mais bien moins que d’étouffer notre aspiration.
Pendant ce temps les Quelques, en ce monde…
[2] Dans l’immédiat, renvoyons à l’étude de fond sur la manière dont on a aidé Ernst Jünger à édulcorer largement son œuvre et contourner son éthique d’un nationalisme gothique tout à fait teutonne nazi : Michel Vaoosthuyse, Racisme et littérature pure, La Fabrique d’Ernst Jünger, éditions Agone, 2005.
[1] Cf. le dernier des enregistrements des tablées in https://lescorpscelestes.fr/les-quelques-groupe-litteraire-domecq/
§ 14
Pendant ce temps, les Quelques…
Au bout d’une heure ou deux, je me suis demandé pourquoi j’avais le pied ailé depuis que je l’avais posé sur le sol londonien. Pareille allégresse, pareille joie, moi qui, fan de Pascal ( « fan de Pascal » !…), bassine que la mort se frotte les mains du laps de vie qu’elle nous fauche à chaque Divertissement, à commencer par les voyages, mondiale religion (à ce mot, il est vrai, cesse mon pascalisme)… Allais-je perdre le seul militantisme de toute mon existence ? La réponse fut bientôt évidente : ce n’est pas que je me mettais à aimer voyager, c’est que je n’en peux plus de la France. Je n’en peux plus de ce pays.
Déjà les informations ferroviaires au micro de l’Eurostar nous avaient mis la puce à l’oreille, Valérie et moi : la voix ne répétait pas « je, je, je », « I, I, I ». En France, tout est Narcisse. Pas seulement les chefs de train et les auteurs. De cabinet d’architectes à universités, les étudiants d’Europe entière vous le confirmeront.
Et puis, à Londres on respire en souvenir la bravoure à la Churchill, la maturité littéraire à la Orwell. Le romancier McEwann invoque George Elliot pour ambition d’œuvre, c’est d’une autre teneur et tenue qu’à Paris. Un George Orwell français manque ; il y en a plus d’un, mais il n’y a de place que pour les m’as-tu-vu littéraires et pétitionnaires. En Angleterre, comme en tous autres pays qu’en France, les auteurs font leur preuve par l’œuvre.
Orwell, Wigan Pier au bout du chemin : « D’une certaine façon, regarder les mineurs de fond au travail a quelque chose d’humiliant. On en vient à douter momentanément de son statut d’« intellectuel » (…). Vous et moi, le rédacteur en chef du Times Literary Supplement, ces lopettes de poètes, l’archevêque de Canterbury, le camarade X., auteur du Marxisme expliqué aux marmots, tous autant que nous sommes, nous devons purement et simplement nos conditions de vie relativement convenables à de malheureuses bêtes de somme trimant sous terre, noircies jusqu’aux yeux, la gorge saturée de poussière de charbon, qui manient leurs pelles avec des bras et des muscles abdominaux en acier. » (cf. la traduction et contextualisation par Véronique Béghain dans le volume « Pléiade », Gallimard).
A propos de George Orwell, nous ne nous étions pas donné le mot avant d’aller, au bout de notre ligne de bus rouge vers les suburbs parmi les maisons briquetées, dîner chez Olivia et David, nos amis les Quelques « de Londres and Co » pour ainsi dire. Nous ne pouvions prévoir non plus qu’en les quittant tard dans la nuit, sur le trottoir d’en face un renard maigrichon nous accompagnerait comme il en gambade autant que chiens et chats dans les rues de cette nation, qui somme toute créa les premières sociétés protectrices des animaux. N’empêche que David (di Nota, pour ses livres) n’a fait ni une ni deux après nous avoir accueillis à leur table : enchaînant sur notre précédente visio-conversation de Londres à Kiev et Paris, il nous résume les mutations urbanistiques de Londres d’où la diversité sociale a été balayée par la gentrification générale, qu’il analyse en référence aux textes socio-littéraires d’Orwell. C’est toujours, dans le fil de nos réunions, cette question : comment l’observation littéraire apporte-t-elle un surcroît de discernement à la compréhension plus que politique des sociétés et des événements ? Les descriptions d’Orwell m’ont rappelé les descriptions par Guy Debord des quartiers de Paris tels qu’ils vivaient encore dans les années 1950 et 60 ; poétique de la pensée en marche, ces écrits pré-situationnistes grondent sourdement d’implacable colère, et mordent de nos jours. Paris me semble subir plus encore que Londres la violente relégation des classes moyennes et populaires par la classe-affaires des plus que riches. Sous la férule du néo-conservatisme macronien et son idéologie très jeune vieux de « start-up nation », c’est une insulte que subit le regard du citadin, quand celui-ci toutefois a encore quelque maturité politique : les Champs-Elysées n’ont certes jamais brillé par sympathie mais désormais les friqués du luxe, leurs boutiques et collections LVMH et Vuitton, qui sont à gerber pour qui goûte la créativité de la mode ou garde un minimum de flair d’élégance, nous flanquent leurs enseignes et bâtiments luisants sur des pans entiers d’avenue, ainsi que dans le Quartier Latin. Tout cela pour le plus grand honneur indiscuté du propriétaire, Bernard Arnault. Il fallait voir comme Macron et sa femme s’accolaient copains comme cochons avec les Arnault lorsque défila devant la télévision, en l’honneur de la visite du président chinois, le gratin de « gens qui comptent » selon les Macron. « Il ne fallait qu’avoir des yeux », dirait Saint-Simon ; entre eux l’entente rutilait, bavait sa droite perpétuelle, l’argent valorisant. Lionel Jospin avait énoncé, lui, qu’il fallait être en contacts mais en toute indépendance avec les responsables économiques : les électeurs français, qui prétendent déplorer l’immoralité de ceux qu’ils appellent avec mépris « les politiques », ont évacué comme un malpropre ce politicien intègre qui avait au moins conjugué justesse et justice économiques mais il était de gauche, ce fut et restera le Jour Gris de la Vème République, 21 avril 2002. [3] Il est en tout cas des embrassades entre couples présidentiel et multimilliardaire qui vous rendraient d’un communisme primaire. Mais personne ne remarque plus ce genre de constante politique, le cul et chemise entre laquais du capital et l’argent sans proportion ni limite – allons, ce serait d’un marxisme et tout à fait déplacé, soyez « réaliste » (ce mot !…) ; du haut de la pyramide des revenus la richesse vous contemple mais « ruisselle » sur vous tous, c’est assez évident tous les jours. En plus, les Arnault ou Pinault ont les moyens et l’épate de nous étaler leurs musées, avec leurs noms en bien grand, en tout narcissisme social qui ne gêne plus personne dans « l’intelligentsia » culturelle. Conscient de l’injustice dont s’est nourrie la fortune des équivalents de ces bas de soie aux XIXème et XXème siècles, Orwell énumère les retenues sur salaire que devaient payer les ouvriers, afin que les « gens qui ne sont rien », dixit le président français, aident les riches à faire vivre la nation et même, dixit Arnault, à contribuer plus que quiconque à la Sécurité sociale (sic, et tout le monde en France a gobé) : « Certaines de ces retenues, comme le fonds de secours et les cotisations syndicales, sont, si l’on peut dire, laissées au choix du mineur » (le « si l’on peut dire » d’Orwell glissant la libérale liberté de marché, qu’il est obsolète de discuter) ; « d’autres lui sont imposées par la compagnie houillère. Par exemple, l’escroquerie inique qui consiste à obliger le mineur à payer pour la location de sa lampe. » La bourgeoisie a sur les mains le sang de générations entières, éternellement car nous ne sommes pas dupes des progrès sociaux qu’on lui a opposés et imposés de haute et terrible lutte. L’argent reste prêt à tout : aujourd’hui ses magnats grouillent à la tête du capital-fascisme par lequel le trumpisme américain confirme que vouer l’économie à la finance était d’emblée dans la logique du maximal profit capitaliste. Les partisans et profiteurs du capitalisme sont les plus mal placés pour dénoncer les funestes régimes qui lui ont été opposés, aucune leçon à donner ; l’engeance d’argent en fut la première responsable. George Orwell : « Des cinq fiches de paie mentionnées plus haut, pas moins de trois sont tamponnées « retenue pour décès ». Quand un mineur trouve la mort sur son lieu de travail, la coutume veut que les autres mineurs se cotisent, à hauteur d’un shilling par personne, pour verser à sa femme une somme d’argent, collectée par la compagnie houillère et automatiquement déduite de leur salaire. »
David di Nota, pas plus que le couple de poètes Anne et Laurent Champs-Massart nos amis Quelques à Kiev, n’a strictement aucune raison personnelle de risquer sa vie en pleine guerre de résistance ukrainienne – si ce n’est justement la résistance, la conscience historique que se livre là le combat pour la dignité démocratique, et que l’Europe reste un territoire de civilisation libre pour le monde. David a toutes les raisons d’être heureux là où il vit, avec Olivia (Resenterra, pour ses écrits et ses livres), qui paie d’inquiétude silencieuse la liberté solidaire qu’elle aime et partage. Son époux reste sobre sur les dangers encourus. Il a fallu qu’un pressentiment m’étreigne, depuis notre lieu d’exil en France Valérie et moi, pour que David m’avoue – « on est entre nous, je ne te cacherai pas que le voyage a Kherson a été vraiment « limite » (…), nous avons été pris en chasse par un drone russe, et si le chauffeur n’avait pas pris toutes les bonnes décisions au bon moment… (tu les sèmes par la vitesse, nous avons roulé à 200km/h sur l’autoroute Mykolaiv/Kherson – et tout s’est bien terminé). Reste que se voir dans l’écran du Tchuika (tu vois ce que voit l’ennemi) n’est pas la sensation la plus agréable de toutes. »
Il organisait, avec nos Quelques de Kiev, un de ces débats de fond que lui et eux diffusent très régulièrement, dont celui-ci, annoncé comme suit, sous une photographie officielle de Poutine s’agenouillant devant la photo et la tombe de Soljenitsyne : « Il existe une différence très sensible entre la dissidence ukrainienne (mettre à bas le communisme afin d’instaurer un Etat de droit conformément aux idéaux philosophiques européens) et la dissidence longtemps incarnée par Soljenitsyne (mettre à bas le communisme afin de resrtaurer la grandeur impériale de la Russie, quitte à sombrer dans un néo-colonialisme dévastateur sous couvert de refondation moral ou spirituelle). Nous réfléchirons au tournant illibéral de Soljenitsyne, à sa vision très particulière de l’Ukraine, mais également aux conséquences de cette divergence philosophique sur le terrain, en compagnie de deux historiens de la dissidence ukrainienne installés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart. Rejoignez-nous très bientôt sur kyivdesk.com. » (information via Facebook. Du bon usage des réseaux)
Olivia qui, de Londres où elle travaille, rejoint régulièrement David en Ukraine, transmit sur Facebook cet événement de solidarité auquel elle a assisté en escale à Vienne le 24 février dernier : « Depuis les marches du parlement autrichien, à Vienne ce soir. (…) La foule était dense. On y voyait tous les âges et les conditions. Les drapeaux iraniens étaient les bienvenus. L’un des speakers a rappelé que le régime des Ayatollahs fournit aux Russes les drones Shahed qui frappent tous les jours les Ukrainiens. Je dois dire que cette foule m’a, en quelque sorte, allumé le cœur. Moi qui n’aime pas les foules. »
(Cette force de sobriété, à elle aussi).
Et c’est le même laconisme lorsqu’elle revient ainsi à la littérature :
« Dans la nouvelle The Last Demon d’Isaac Bashevis Singer, un démon a pour mission de tenter un rabbin dans un village de Pologne tellement reculé que « même Adam ne viendrait pas y pisser ». Dès le début, notre démon doute un peu de sa réussite. Non pas qu’il ne soit pas bon tentateur, mais il se demande bien pourquoi il devrait convaincre les hommes de pécher alors qu’ils le font déjà très bien tout seuls. A quoi bon les démons quand l’homme lui-même est un démon ? Le démon va tout de même tenter de corrompre un très saint rabbin (le seul homme vertueux du village) et… échouer. Le diable le punit en le faisant rester dans ce village pour toute l’éternité (plus un jour, le mercredi). Le démon est mortifié : lui qui voulait tellement être promu à Odessa. A la fin de la nouvelle, nous quittons le démon alors que le monde a été entièrement détruit et que, seul survivant de son espèce, il lit et relit un livre d’histoires yiddish trouvé dans les décombres du village.
« When the last letter is gone,
The last of the demons is done. »
…sont les derniers mots de la nouvelle.
Je ne vois pas plus belle définition de la littérature. »
- Sur ce, je lui écris : « Très troublant. »
- Et Olivia : « Oh oui. C’est bien pourquoi je me refuse à analyser ces derniers mots. Il faut garder ce trouble. »
- « Moi » : « Il faut garder ce trouble, oui : exacte formule d’écrivain, qui met le doigt sur l’au-delà du savoir que la littérature produit. »
Ainsi, par ces temps, trois couples réfléchissent le monde comme ils pveulent, oui comme ils le veulent, le peuvent, donc le désirent, à Quelques, constellation d’Europe désormais – ou, comme l’écrit spontanément Anne Champs-Massart avec Laurent : « comme les six doigts d’une main »… :
» Chers vous quatre,
L’une est à Londres, deux sont à Paris ou du côté lyonnais, le quatrième vient d’arriver en Ukraine, et nous autres sommes de retour à Kyiv (nous t’avons peut-être croisé, David, dans la journée de dimanche, sur la route entre Kherson et Kyiv…), mais l’éparpillement physique n’empêche pas la cohésion, comme dans une escouade. Ou comme sur une main, les doigts. Voilà : considérons-nous comme les six doigts d’une main.
Nous avons pris du retard, et aurions aimé vous répondre plus tôt, mais les derniers jours ne nous ont laissé aucun répit.
Nous revenons de la ville de Kherson, une ville qui résiste depuis 4 ans, perpétuellement exposée à l’artillerie russe et aux tirs de drones. La résistance de cette ville, qui a aussi connu l’occupation russe, est une réalité qui fascine. Ce voyage avait une raison livresque, un projet franco-ukrainien de livre pour enfants auquel nous avons participé. A Kherson, nous avons assisté à une pièce de théâtre montée dans l’un des bunkers de la ville, de ces bunkers où s’organise la vie collective, notamment culturelle, et la prise en charge des enfants. Car il y a encore des enfants à Kherson, il y a encore des comédiens et des spectateurs. C’est retrouver, en acte, toutes les idées que nous échangions sur le rôle essentiel de la culture en temps de guerre. Ce fut un voyage intense. Nous voilà maintenant à la maison avec du temps pour vous écrire.
La première chose que nous aurions voulu vous écrire (c’était la semaine dernière), c’est en effet l’immense joie qui nous a submergée au résultat des élections hongroises. Si l’actualité ukrainienne n’était pas telle qu’elle est, nul doute que Kyiv aurait fait la fête, mais on ne fait plus vraiment la fête en Ukraine, même s’il y a de grands moments de joie. Par contre, il semble que les Hongrois aient vécu une journée historique : le cri d’allégresse poussé par la foule ressemblait à un cri de libération. Le régime d’Orban était une sorte d’occupation, et cela devint très claire lorsque les citoyens se mirent à scander ensemble : « Russes, rentrez chez vous ! ». Cette exultation collective a révélé le visage profond de la Hongrie et son désir de rejoindre l’esprit européen, véritable rempart contre la thanatocratie russe : « il y a 16 ans que j’attends cela », furent des phrases fréquemment prononcées. Bien sûr, reste à voir si Peter Magyar sera à la hauteur du peuple qui l’a élu… Mais le pire a été évité.
Et puis, nous voulions rebondir sur tes lettres, Valérie, (en ukrainien, on appelle des courriels des lettres, et le terme est plus juste dans notre cas).
Tout d’abord au sujet des écarts creusés par la situation géopolitique. Vous l’expérimentez vous-mêmes, et vous résistez, même si vous vous retrouvez étrangement seuls. Olivia et David ont aussi perdu des amis.
Nous avons aussi fait cette expérience. Notre présence en Ukraine n’a pas toujours été comprise, parfois, elle a été rejetée. Au fond, la divergence qui a pu exister, dans notre cas, ne concernait pas un positionnement politique, mais un positionnement existentiel. On ne nous reprochait pas de soutenir en idée l’Ukraine, on nous reprochait de la soutenir en acte. C’est-à-dire que cela à mis au jour une conception de l’existence qui vraiment nous séparait. D’un côté, l’idée qu’on pouvait se contenter de savoir, de commenter, mais qu’il ne fallait pas agir, car agir est dangereux, et que ce danger n’était pas, pour certaines personnes, quelque chose d’envisageable, considérant qu’il fallait avant tout se préserver. Or, selon nous, on ne pouvait pas se préserver, mais nous dirions plus, on ne pouvait pas se transcender, sans agir, avec ce que cela comporte de risques. Cela dépassait bien la dimension politique du conflit, cela touchait la manière même d’exister. Et c’est sans doute pourquoi l’Ukraine nous a pris au corps, car (sans pour autant dire que cela soit impossible ailleurs, loin de là), on fait ici l’expérience d’une transformation possible, et cette transformation, seuls ceux qui s’emparent à pleines mains de leurs potentialités terrestres, réelles bien que limitées dans le temps, peuvent la réaliser.
C’est aussi pourquoi, de notre part, nous ne lisons pas les ouvrages charriant la propagande russe. Pour nous, c’est une perte de temps, une perte d’énergie, une pollution, puisque c’est mettre une logique saine (celle de s’informer, de concevoir et de comprendre le point de vue ou le raisonnement de l’adversaire) au profit d’une logique malsaine (propager le mensonge, la désinformation éhontée, casser l’essence de la logique, rompre le lien entre les mots et le réel). Notre époque voit fleurir ce parasitage de principes vertueux servant de marche-pied à des principes pervers et destructeurs. L’un des premiers effets de cette perversion est de saturer l’espace, d’épuiser mentalement les individus qui chercheraient sincèrement à dialoguer ou à réfléchir (chose par essence impossible, comme au coeur d’une secte), et, finalement, de détourner l’attention et d’entraver le développement et la fortification d’une réflexion véritablement utile et nécessaire qui pourrait effectivement lui faire contrepoids.
Telle est notre méthode, ceci afin, justement, de ne pas souiller ni le discours ni la pensée et de laisser l’espace à ce qui importe (et que cette propagande redoute) : l’existence et la réflexion de personnes qui pensent vraiment, sincèrement, honnêtement, et il y a en beaucoup. Par contre, cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner ceux qui penchent du côté des récits mensongers. Au contraire, il faut justement proposer cette autre voix. Et, pour qu’elle puisse résonner, il faut, selon nous, qu’elle sache tenir à distance le brouhaha parasite de la machine décérébrante.
Pour toutes ces raisons, nous éprouverons toujours une énorme gratitude pour celles et ceux qui, sans perdre leur sang froid ni devenir les relais malgré eux de la propagande, lisent les abrutis, qui ferraillent avec eux, qui les dénoncent, le réfutent, etc. Nous autres, personnellement, nous y renonçons, nous en serions incapables. Merci à tous ceux qui accomplissent cette mauvaise besogne à notre place. En vérité, ils agissent comme ont agi ceux qu’on a nommés les liquidateurs de Tchernobyl, ceux qui se sont exposés à la contamination pour construire le sarcophage destiné à contenir les radiations mortifères. Et, si l’on file la métaphore, sans doute que la propagande russe n’est-elle rien d’autre qu’une centrale nucléaire décrépite, un bloc de béton destiné à précipiter un enchaînement de fissures, toujours les mêmes, incontrôlables et inextinguibles, un bloc de béton vieux, défectueux, duquel s’échappe quelque chose de difficile visible, d’insidieux, quelque chose de mortel pour les autres organismes.
Chers vous quatre, nous vous embrassons sincèrement.
L&A «
[1] Autre exemple, dans le genre Tremplin de la Méduse, ou scribes en abbayes du Moyen-Age : Hugues Jallon, bien que publié en solides maisons et ayant dirigé entre autres des éditions de la stature du Seuil, ne peut que diffuser via réseaux sociaux et une maison d’édition en Bretagne, les éditions Divergences, sa Lettre soutenue par souscription numérique, Le temps des salauds. Lesquels salauds sont évidemment les auteurs français les plus salués puisqu’ils refont en farce, aujourd’hui donc en morve, la « tache de sang intellectuelle (…) que toute l’eau de la mer ne suffi(s)ait pas à laver » du temps de Lautréamont qui voyait « tête molles » dont on ne voit plus aujourd’hui que les lèvres. On ne peut exonérer de la situation la masse (c’est le mot) des lecteurs quand on constate que la chronique Le Temps des salauds est peu commentée par les internautes. S’il y a si peu de réactivité et encore moins de résistance, force est de conclure que les gens ont le matraquage qu’ils aiment. Et ainsi « la Culture contre la culture » agit socialement, moralement, politiquement, dans le sens d’une régression du discernement, pour ne pas dire et même pour dire carrément d’abêtissement béat. Sur ce thème, d’ailleurs, chantier sans fin de la bêtise, Olivier Postel-Vinay poursuit l’exploration : après Le triomphe de la bêtise (Les presses de la Cité, 2024, repris en collection « Agora » chez Pocket), il a dû en remettre aussitôt, dans ses Dix remèdes contre la connerie (Les Presses de la Cité, 2025), fasciné par la montée des eaux : « Rarement la bêtise s’est montrée aussi conquérante ».
[2] Cf. ce que j’ai explicité dès les débuts de Houellebecq, dans La situation des esprits (coll. « Agora », éditions Pocket, 2006), Qui a peur de la littérature ? (éditions Mille et une nuits, 2002), et les tribunes parues dans Le Monde accessibles sur ce site dans le livret « Sur l’Ambiance littéraire française ».
[3] J’avais présenté aux Français leur miroir du 21 avril, dans « Cette obscure envie de perdre à gauche », volume de La Monnaie du Temps, coll. « Agora » dirigée par Benoît Heilbrun, éditions Pocket, 2018.
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