Décembre 2025

← Le roman de notre pensée — Sommaire

Jean-Philippe Domecq

§ 3

Les « Quelques », donc.

Ce fut d’abord « les Quelques-uns », il y a de cela une douzaine d’années, un peu plus. On trouve aussi la variante des « Quelques-unes et uns » dans leur correspondance – où, soit dit pour donner idée, les courriels d’invite aux réunions saluent le groupe moins souvent par « Chers » que par « Chères », générique au féminin jamais usité seul jusqu’alors en langue française, ni peut-être en toute langue.

Pourquoi ce nom, les « Quelques-uns » ? Pourquoi ce groupe ? Était-ce même un groupe ? Et que devint-il ? Que devient-il et deviendra ? On a envie de savoir, de voir !… Qui verra vivra, n’est-ce pas. « Tant qu’à vivre », autant l’aventure. Aventure = ce qui advient. En discernant bien on peut faire advenir, de dessin à dessein se transforment l’homme et le monde. « La croissance de l’homme ne s’effectue pas de bas en haut, mais de l’intérieur vers l’extérieur », observait Kafka.

Les Quelques-uns c’est cela, à l’origine. Autour d’une table analogue à celle où chacun écrivait et continue en ces temps, croiser les regards pour discerner à plusieurs mieux que seuls. Sachant que la solitude ne manque jamais. Nous avons deux solitudes en nous. L’essentielle : se sentir lancé là-dedans, la vie, et comprendre qu’on ne fait qu’y passer, comme s’il n’y avait que la vie et la mort d’ailleurs, certains pensent même qu’on « transite », mais bon, pas besoin d’atténuer le vertige, gardons cette solitude sans filet, c’est la bonne, l’inquiète et propulsive, on ne peut plus réelle. Et il y a la sociale, périphérique solitude prise entre les rideaux de fumée d’opinions, néfaste celle-là, quand on ne sait plus jusqu’où douter contre soi-même, quand on se demande « Suis-je seul à voir cela, suis-je sot ou fou pour ne pas comprendre ce que tant de mes semblables ont l’air d’admettre ? ». La plupart s’en accommodent, s’adonnent au quant à soi. Pas tous. Qui partage ce doute ? Je parle du doute plus fort que soi, si minant et puissant à la fois qu’il peut susciter chez certains, pour ne pas dire quelques-uns, une quête vague, livrée à ce qu’on nomme un peu vite le hasard mais qui peut aimanter ce qu’on nommera beaucoup moins vite « les affinités électives » (roman plus libertaire qu’on l’attendrait de ce génie du juste milieu en tyroliennes qu’était Goethe). Les leurres ambiants s’écartent dès qu’on entend quelqu’un se murmurer à lui-même : « je me disais bien aussi… que quelque chose ne va pas ». Oui, cela arrive, c’est tout à fait possible d’entendre exactement qui l’on doit entendre de l’intérieur, en son silence. Alors la solitude devient objectivante, elle perd son aliénant pouvoir de confusion. De là s’opère la bifurcation entre n’être que seul et Etre seulement, l’adverbe prenant un sens actif qu’il n’a pas d’ordinaire.

Ce n’est que le plus exotérique des cercles d’affinités, au point d’être d’abord tacite, mais il est nécessaire pour que quelques-uns se repèrent les uns les autres à une même impression d’époque. Ce qu’elle est et n’est pas. La camper, celle-là, pour y faire advenir plus qu’elle : et qu’éventuellement cela attire plus de quelques-uns, de cercle en cercle toujours plus concentriques autour de la Table-plus-que-ronde.

Il y avait besoin, plus que besoin aux premiers temps du XXIème siècle. Mais, avant le contexte, dissipons toute illusion morale : de même que la solitude est ce qui manque le moins, de même la proportion des réfractaires à l’aliénation est-elle constamment minoritaire. C’est d’ailleurs encourageant, au vu des progrès de l’Histoire. Nul élitisme social dans le constat. L’appellation de Quelques-uns nous est venue parce que sans ambiguïté ; elle évacue l’élitisme de classe, de culture ou d’argent, qui ont force de domination et de reproduction conservatrices.  On ne voit pas que les privilégiés soient l’élite qu’ils prétendent. Mais s’ils tiennent à parler d’élite, alors oui, les Quelques-uns ce serait à la républicaine, l’élite pour causes publiques, élective par révolte affirmative, sans révoltisme, par appel d’air, besoin d’écarter les limites. Voilà pourquoi c’est sans illusion sur le nombre. En toute société, la minorité transformatrice ne dépasse pas les 30%, répartis en tous milieux, paysans, institutrices, employés de banque, commis d’administration, serruriers de supermarché, gérants de laveries automatiques, camionneurs (il y en eut plus à cacher des Juifs que d’auteurs de la NRF, si si, la NRF de Drieu fut interdite de 1945 à 55), mannequins, garçons coiffeurs, commissaires-priseurs, chefs du protocole, de rayon, de gare, directrices d’école, de compagnies d’assurances : 30%. 30% maximum – beaucoup moins chez les auteurs français, avec eux on est dans les 3%, ou les Suisses tenez (souvenons-nous de Mars, de Fritz Zorn, conscient dans sa chair que son cancer est intériorisation de l’incurable neutralité suisse – j’ajoute : de toute neutralité). Illustrons, et tout le monde s’accordera sur ma petite théorie des minoritaires agissant : les 30 % de Quelques-uns de tout temps donnèrent les Résistants, les lecteurs des Lumières, les dissidents d’URSS, les Justes pour les Juifs, les Socialistes à la Jaurès ou Blum, les blancs américains tabassés aux cotés des noirs au temps de Martin Luther King, les mâles aux côtés des femmes manifestant pour la contraception, etc, etc. Les Surréalistes furent 30, les Situationnistes aussi à peu près, les Apôtres douze. On est toujours peu avec la liberté, la justice, avec le grand désir, la chercheuse inquiétude humaine.

La lancée des Quelques-uns tombait bien, en plein moment aveugle. En ce temps-là, le nôtre, la mélancolie de vivre s’était renouvelée au point de passer inaperçue, donc d’être aisément refoulée. Quand je disais qu’il ne s’agit que de « bien discerner ». Et pour cause paradoxale : la mélancolie était devenue nostalgie de l’avenir. L’avenir avait très longtemps été religieux, téléologie théologique, puis historique à partir de la Révolution française et de là tendant vers toujours plus et mieux de justice, l’égalité, les émancipations. Mais, en 1991, au motif que » l’avenir d’une illusion » communiste s’effondrait heureusement avec le Mur de Berlin, quel avenir a remplacé l’autre à l’horizon radieux de l’Histoire ? Un demi-corniaud philosophe prophétisa « la fin de l’Histoire », s’esbaudissant que, le communisme effondré, le Marché couronnerait la démocratie, enfin ! Tout l’effort humain dans les siècles et les siècles, y compris la lutte contre le totalitarisme, pour aboutir au commerce mondial des biens et services… L’argent allait tout bouffer, évidemment. Déjà qu’il est hors-loi par fluidité et par puissance de notre avidité réflexe, déjà qu’il avait toujours été nécessité et passion, si en outre la richesse devenait mérite personnel et perspective collective… Toutes les valeurs et l’avenir y passeraient. A la fin du vingt-et-unième siècle c’en était fait, les opinions avaient incroyablement oublié que l’argent atteint tout si on le laisse faire. On ne pensa plus rien pour maîtriser cet outil des outils. On a vu depuis. L’argent « libéré » comme jamais confirme que les affaires n’ont que faire du libre individu, au contraire. Les libertés collectives de chacun furent repoussées au point de ne plus savoir ce que c’est que les libertés collectives de chacun ; les libertés individuelles purent être rabattues sur les libertés narcissiques, l’idéologie du psychologisme. Un siècle après la Grande Dépression, la Grande Régression psychique des années 20 du XXIème siècle emporte, dans un reflux où c’est la vulgarité qui invente, tout ce qui avait été conquis par desseins et luttes en émancipations, égalités, justesse dans la justice, pouvoir civilisationnel de la culture.

§ 4

Pression poétique

Dureté des temps ou pas, tout se joue toujours par les mots. Si je rappelle cette évidence, elle n’est pas à entendre comme une de ces professions de foi poétique devenues un des classiques de l’espérance d’avant-garde. J’entends et admets qu’il y a aussi, en prenant le mot dans son sens d’innovation de langage, une poétique de la vulgarité, une poétique de l’intérêt, de la bêtise argumentée, du mensonge, de la mauvaise foi. C’est pénible à dire, mais la créativité des oppresseurs sait être formidable, à la pointe des nouvelles vagues. Sinon, ils ne soulèveraient pas les foules ni ne seraient portés par l’opinion populaire. Que « le » réel, le leur à côté de tous autres réels, soit façonné par le verbe, les conservateurs ne le savent certainement pas moins que les progressistes. Pour conserver, on ne peut se contenter de reproduire la vulgate dont on hérite, il faut l’assortir, la renouveler comme la mode. Si l’on n’a pas trop peur de la lucidité, l’année où je me décide à écrire ce roman de pensée, l’année 2025, nous démontre comme jamais, homme le plus puissant de la planète en tête, que la politique la plus immorale s’impose par la grâce épaisse d’une transgression verbale révolutionnaire en ce qu’elle recule les limites de la vulgarité dé-civilisatrice. Comme quoi, la transgression n’est pas qu’une joie surréaliste ; j’avoue n’avoir jamais été trop convaincu par les théories de tortures transgressives à la Georges Bataille (flamboyant romantique du sexe, à côté de ça). Le vingt-et-unième siècle en tout cas nous lègue ceci quant au pouvoir des mots : le travail de vérité a pu être congédié par une addiction au mensonge qui fait jubiler l’opinion populaire et la voue à une régression mentale dont elle se repaît plus que de besoin. Pour un temps. Pour un temps, peut-être, mais cela se jouera à peu, si cela doit, peu face à beaucoup. Le peu, en pourcentage de consciences et d’appétences, ne laisse pas d’autre choix que d’être extrêmement qualitatif face au règne du quantitatif comme signe des temps.

C’est ici qu’interviennent les Quelques-uns, s’ils le « pveulent ». Ce verbe, qui fait partie de leur dictionnaire spontanément inventé, désigne l’indissoluble réciprocité entre vouloir et pouvoir. Soit dit en passant et en mettant en circulation ce mot-valise, les Quelques-unes-et-uns furent bien conscients d’ôter pas mal de patientèle aux psychanalystes. « Je n’ai pas pu venir hier, excuse-moi.

– Tu n’as pas pu.

– Pas pu.

– Tu n’as pas pu venir, ni prévenir.

– Oui, parce que c’est au dernier moment que je n’ai pas pu.

– Au dernier moment, oui, je comprends.

– (…)

– Je voulais venir mais finalement j’avais autre chose.

– Ah, autre chose.

– Autre chose, oui. Je suis libre, après tout.

– Ah, libre.

– J’ai ma vie, non ?

-Ah, ça.

– (…)

– Oh et puis quoi, il faut admettre la liberté de chacun !

– Oh celle-là, on ne fait que ça.

– Pourquoi, il y en a une autre ?

– Tu poses la question.       La prochaine fois, ne dis que tu ne pveux »  [1]

Etc, on connaît…

Ceux qui parmi les Quelques-uns n’ont pas douté du pouvoir des mots – et on doit jouer particulièrement fin de nos jours – ont donc fait leur pari, tant qu’à vivre. Le pari fut d’opérer la Pression poétique. La poésie est ce qui, par son absence de règles a priori et de méthodologie productive, nourrit latéralement l’expérimentation que les autres discours d’intelligence du monde, avec tout leur apport et leur nécessité, ne peuvent s’accorder par eux-mêmes. Sur eux il y a moyen de faire pression indirecte, par réfraction de pensée, par ce biais de point de vue qui seul révèle le grain du mur, biais au sens où les villageois d’autrefois disaient d’un des leurs « il a le biais » parce qu’il trouvait moyen de tout réparer. La poétique comme nouvelle donne de formulation fait faire à l’esprit ce pas de côté qui révèle des portes à l’intuition en sciences humaines, astrophysique aussi bien, économie, éthique, politique même. Si volatile soit-elle, et parce qu’elle l’est, en assumant, la formule de « pression poétique » est adéquate par épure. L’heure en effet n’est plus à « la beauté convulsive » du surréalisme, mais, nos temps étant plus pervers, à certaine beauté d’exactitude.

On va comprendre comment ce nous est apparu, par de premiers extraits de nos correspondances. En post-scriptum à un de nos courriels, je répondais à Valérie Rossignol ceci : « Oui, la signature est librairie s’est magiquement passée, comme si l’esprit chamanique et de meute (vous savez mon amour pour  les loups, animal politique solidaire s’il en est, et qui ferait vraiment souhaiter à l’homme qu’il soit enfin « un loup pour l’homme », et ne surtout pas souhaiter au loup qu’il soit homme pour le loup !… ) le tour d’esprit lancé lors du Bref et aussi Mondial Happening [2] se poursuivait presque de lui-même. Les jeunes gens qu’il draine sont venus en bande, une vraie descente, ça a marché tout seul. Mon idée (de jeune homme) de faire pression poétique sur le monde, pour réamorcer la pompe de tous les discours et actes sur le monde tel qu’il pourrait changer, semble prendre tournure… Cela vous concerne et je vous implique au plus haut point, c’est affaire de gouvernement…de l’extérieur par l’intérieur. »

Fin du courriel de réponse de Valérie Rossignol : …« En ce qui concerne mon projet, je rêve moi aussi de faire pression poétique sur le monde, afin que le monde prenne conscience que le seul espace à reconquérir est intérieur.

Mais je suis bien seule.

On continue peut-être, mais selon quelle loi ? »

C’était en 2014. Prochain épisode en conséquence : Politique de la poétique… et lèvres molles.

(D’ici-là, en annexes, premières esquisses d’annonce qui devait être publique des Quelques-Uns, en 2014, passée sous silence.)

[1] Dictionnaire des mots manquants, page 62 – 63, éditions Thierry Marchaisse, 2016.

[2] Cf. Bref Happening mondial, Total Ready Made, sur YouTube et paru aux éditions Tituli, en vente en ligne chez cet éditeur, Paris 2014.