Jean-Charles Quillin — Instants de lumière

JEAN-CHARLES QUILLIN

LE VENT D’ALLEGRESSE 146 x 114 cm, tech mixte.

“Instants de lumière“

Jean-Charles Quillin est venu d’une île lointaine. Sans doute est-il né de la lave d’un volcan, tant peu de couleurs ont demeure chez lui. Tout part de l’opacité absolue. On voit donc des êtres traversés de nuit, des ténèbres d’univers, et des poussières d’être, des presque riens profondément habités. Des êtres de nul oubli, et de toute humanité, sans passé, sans présent, sans idéologie. Des êtres nés d’un rituel inconnu. Ils font miroir de nos propres ténèbres. Ils ont traversé tous les désespoirs. Ils sont invincibles, et les ténèbres tressaillent. 

Peu de couleurs, donc, et peu de signes, comme dans toute grande peinture. Jean-Charles Quillin impose un face-à-face sensible, délicat, fragile. Le dénuement, l’ascèse et le dépouillement font vivre l’art vrai et puissant qui sort  de la grotte archaïque, dans l’approche lente et silencieuse des possibles de la vie. 

Il n’y a pas de précipitation chez l’artiste, mais de l’extrême vigilance. Le corps peut se vêtir d’obscurité, la lumière s’approche tout de même,  qui veille en nous au profond des nappes phréatiques du mental enfoui. L’art de Jean-Charles Quillin est rituel d’apparition, contre toutes les disparitions. Il assène la singularité subtile et terrifiante du ressenti archaïque. Démonstration métamorphique de l’altérité cruelle et grimaçante. Ici le chaos fait la gueule. Si la flamme recueille le sommeil des cendres, dans cette peinture immaculée, la fournaise du dedans s’éternise sans fin.

Ses êtres d’étrange vie posthume brûlent d’une vie interminable, car ils ont survécu à leur mort. Ils sont les servants mystérieux d’un rite impensable, les témoins écrasants de nos rêves perdus, et leur regard troue sans fin l’étendue. Unis à la nuit, et vêtus d’elle, ils ne verront jamais les fatigues du jour. Indestructibles et minéralisés, et comme issus de toutes nos pertes, et n’ayant plus rien à perdre, ils sont sauvés, et nous sauvent de l’inertie. Dans cette peinture extrême et tendue, d’immenses cellules d’énergie anarchique, organique et virulente, se bousculent pour arriver jusqu’à faire la vie. Eros croît dans l’intimité partagée de la nuit. Jean-Charles Quillin, qui expose chez Marie Vitoux à Paris, sait épouser la tendresse des confins.

Christian Noorbergen

(Note de J-Ph. Domecq) Christian Noobergen a une pratique singulière de la critique d’art, en ce qu’il tente de rejoindre la poésie plastique par la poésie verbale. Pratique effectivement singulière aujourd’hui. Prolongeons avec cette récente prose évocatoire :

L’herbe et le sang

Je marche – et c’est toujours hier – dans les plaines sauvages d’un pays tout proche, réserve immense d’espace, sans route ni demeure. Les pensées vagabondent et se bousculent, sol ne peut rester intact. 

Les traces de pas sont des blessures d’humanité, quand j’aurais voulu la paix du dedans, mais pour maintenir la plaine immobile, quand les troubles du monde déchirent la chair, la peau de la vie grandement se fatigue…

On voudrait ici que la végétation protège. Un peu partout, des sapins élèvent des souvenirs tendus. Un oiseau traverse un ciel vivant. L’herbe est douce et fragile. On dirait la toison secrète d’une femme trop lointaine. Les couches de la mémoire s’entremêlent et le soleil s’éloigne pour ne pas gêner. Le vent devenu pâle s’abandonne à l’éphémère brûlé du présent.

Je voudrais chasser ces pensées meurtrières, fuir l’horizon trop noir, et ne voir que ces petits morceaux de lumière qui bougent entre les mousses. Mais comment poursuivre, et comment vivre, quand la peau de la terre se chagrine, et devient trop rouge ?

L’éveil est cruel, la respiration poursuit le va-et-vient amoureux de l’échange, entre l’herbe verte de l’enfance, et le sang d’aujourd’hui.

Christian Noorbergen