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Jean-Philippe Domecq
§ 15
L’aliénation culturelle
La résistance à l’aliénation politique est d’abord minoritaire, la résistance à l’aliénation culturelle d’abord solitaire, jusqu’à ce qu’on découvre qu’on n’était qu’esseulés.
Avec ceci de moins évident, qu’il faut parler d’« aliénation culturelle » en tant qu’oppression exercée par une culture sur elle-même, et non plus sur une autre par colonialisme ou totalitarisme.
Refaisons le chemin, de soi aux esseulés – avant de tenter au-delà, si possible.
Un peu plus, un peu moins selon les caractères, il arrive à chacun d’entre nous de ne pas ou ne plus pouvoir admettre des opinions communément admises. C’est « la mauvaise solitude » alors, nous sondons jusqu’à les suspecter nos tendances psychologiques, nos choix moraux et, par-dessous tout, nos capacités intellectuelles, car à supposer que celles-ci soient courtes, là ça devient rédhibitoire… comique aussi mais le comique involontaire n’a jamais arrangé nos affaires, ni les capacités ; brident-elles la mise en emboîtement de soi et il ne reste plus qu’à se soupçonner de ne pas voir ce que tous voient puisqu’ils admettent, eux, en comprenant, du moins l’espère-t-on pour eux, pas pour nous, qui nous redemandons de plus belle ce qu’ils peuvent bien comprendre puisqu’ils admettent, eux, etc., etc… on voit la vrille (j’espère).
La tournure de l’autoconfrontation se durcit si on passe au plan politique, où espoirs et craintes déterminent les opinions, qui déterminent nos choix, qui déterminent le cours concret des existences. La culture, en revanche, ne serait pas si déterminante, elle serait secondaire, le supplément, d’après la conception décorative ou matérialiste dont héritent la majorité des gens et celle, apparemment idéaliste et en fait intéressée au confort mental, de la bêtise culturelle. Malgré eux et tout, pourtant, la culture agit, « ruisselle », pour le coup ; en ondes de limaille magnétisée vers les nerfs, entre les tempes, les nouvelles idées et formes infusent dans tous les langages qui permettent de comprendre et transformer « le » réel, extérieur, intérieur. Et, à qui trouverait encore fumeuse notre fameuse « pression poétique », nous n’apprendrons pas qu’un croquis d’amour cru bien fouillé a de sensibles effets, même sous régime de fer. Par d’intimes subversions, des soulèvements commencent.
Et puis, preuve a contrario des conséquences de la culture, négatives cette fois : les œuvres oppressives abondent aussi en régime politique libre. Les hochets installés durant les trente années de l’art qu’il a bien fallu nommer « du Contemporain » puisqu’il y tenait tant, étaient formellement et intellectuellement suffisamment simplistes pour imprimer sur les rétines du public empublicité par l’offre exposée et la masse de presse. Ravi ou pas, le public ne pouvait rien contre la liberté sans choix qui primait dans les lieux d’exposition. Les grostesqueries rutilantes d’un Koons ou les rayures subversives d’un Buren – on peut préférer le pot de jardinage agrandi ou les veaux tranchés sous plexi, comme on veut, moi j’abrège toujours par ces seules bornes (c’est le mot) juste pour qu’on se remémore à jamais du degré d’aliénation culturelle qu’il a fallu pour encaisser la sophistique sophistiquée de théoriciens sans qui pareilles inepties d’art n’auraient jamais été montrées ni même créées. Dans la société, elles ont balisé et entretenu la politique d’aménagement du territoire psychique, qui ne dit jamais son nom pour qu’idéologie dominante domine le grégaire content. Le Marché autrement n’aurait pas marché ; à fond, main dans le cerveau avec les critiques qui ont spéculé, cérébralement eux, sur ces produits perpétuellement prématurés [1]. Il ne fut donc pas bon – pas bon du tout – de s’étonner de cette contemporaine compression mentale, de la montrer et, pire encore, de démontrer. Preuve que la culture n’est pas si secondaire qu’aiment à le « penser » les Lèvres molles, le système fit taire, de toutes ses forces médiatiques et institutionnelles, les rarissimes auteurs à braver et démonter cette comédie de précieuses radicales. Nous avons toujours et chacun le choix de ne pas admettre. Preuve en est – dont les apeurés ont apparemment besoin – que la culture vive, toute minoritaire, finit par retourner contre elles-mêmes les forces coercitives de « la Culture contre la culture » : depuis 1990 où l’on fut si peu à dire Non, il saute aux yeux de tous, sauf de ceux qui n’y ont pas intérêts (finances et confort d’opinion), que l’Art du Contemporain aurait pu ne jamais dominer, n’était la subornation culturelle d’esprits très cultivés.
Encore avait-on, avec l’Art du Contemporain, des œuvres suffisamment schématiques (rayures, carrés, châssis, nus ou pas ou accrochés ou de profil, Mickeys et homards géants, affiches sériées, chats signés « Séchas », radiateurs et extincteurs Raynaud – et les pots, n’oublions ! -, parallélépipèdes Smith exégèse 400 pages Didi-Huberman, frigidaire sur coffre-fort Lavier, drapeau peint, drapeau tendu direct, etc., etc., il y aura eu cette folie agenouillée dans l’Histoire humaine, ne l’oublions jamais), des œuvres suffisamment schématiques, donc, pour servir de test de Rorschach de la situation des esprits. Passé la génération qui a lié son sort social et sa croyance historique à ces schémas, l’ensemble idéologique ne pouvait qu’apparaître gros comme une maison. Tellement gros que ceux et celles-là même qui se sont le plus acharnés à traiter de « réactionnaire », voire « d’extrême-droite » (sic, resic) quiconque démontait leur agenouillement cérébral devant les hochets dont je viens de rappeler le vrac, se mirent à dire vingt ans plus tard, bien tard, façon Soviétiques défroqués après chute du Mur, que « Non, non, je n’ai jamais défendu l’art contemporain ». Ce qui d’ailleurs est un tort, car on doit chercher dans l’art de son temps les meilleures œuvres qui émergent. (On relira Catherine Millet, notoirement directrice de la revue Art-Press, bras armé idéologique, où la commissaire d’art et du peuple orchestra de vastes procès de Moscou en art.)
Avec la littérature, est-il plus difficile d’objectiver sa liberté face aux opinions admises ? Ceux qui y tiennent peuvent toujours objecter qu’il y a des mots sous les mots en tout écrit célèbre, puisqu’il est célébré. Ce tour de justification sophistique prévaut singulièrement en France, où le style prévaut en soi, autonomisé, valorisé au point de l’être indépendamment de l’enjeu du texte, jusqu’à, s’il le faut, couvrir l’obtus, excuser le torve, l’abominable – jusqu’au discrédit total de fond.
Je n’exagère toujours pas. On va voir, et pour cela prendre un exemple risqué d’auteur prisé des rebelles professionnels et des grands bourgeois libérés : Jean Genet. Genet est parfait pour illustrer l’aveugle adoration du style chez les Français.
Jean Genet est d’une notoriété très française. [2] « A la France m’attache seul mon amour de la langue française, mais alors ! », note-t-il dans son fameux Journal du Voleur. Tout est là, mais pas uniquement au sens où il le croit.
D’une part, et il a raison, la « poésie » qu’il revendique dans ses romans et poèmes, fait de lui un des écrivains ayant tiré le meilleur parti de cette langue. Comme Céline et Proust qui ont fort bien lu Saint-Simon, Genet a l’ample liberté d’enveloppement, la souple scansion syncopée de contrepoints, et l’audace d’accoupler élégance et inavouable en fourrant sa phrase de pépites de crudité bien à lui, puisées dans la sexualité et dans l’univers des voleurs, des criminels, des traîtres qu’il admire plus que tous.
Et cela nous amène à ce qu’il ne croit pas si bien dire lorsqu’il voue la France aux gémonies sauf pour sa littérature. Il n’y a qu’en France qu’une telle œuvre pouvait être si vite encensée. En dix ans, Cocteau et Sartre font de Genet la coqueluche littéraire de Paris, au point qu’André Malraux en 1966, et c’est un symbole de bravoure culturelle, se retrouve en tant que ministre des Affaires culturelles à défendre la représentation théâtrale des Paravents face à la majorité parlementaire scandalisée par cette pièce qui conspue et conchie les soldats français en Algérie. L’intelligentsia battit des mains. Le clou d’engouement fut la parution en 1952 de l’essai de Jean Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr. Quel titre… ! 700 pages… ! On comprend certes que Sartre intégrait la trajectoire de Genet à sa problématique de la liberté. La liberté toutefois, tout dépend laquelle. Celle de se vautrer, le lâcher-tout pulsionnel, en est une. Sartre ne fut pas très regardant. Il répète à l’envi que la poétique de Genet est expression du Mal. Lout dépend de la poétique là aussi. Celle-ci nous révèle-t-elle quoi que ce soit que nous ignorions si elle exalte une éthique piétinant toute sympathie pour notre semblable, comme le fait Genet en vertu de sa pensée en symétrie inverse ? « Abandonné par ma famille il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé. » (Journal du Voleur) « Aggraver par l’amour des garçons » par exemple ! L’homosexualité serait l’égal de ce par quoi il « l’aggrave », le vol ?… Et celui-ci par le crime ?… Dommage, car, dès Notre Dame-des-Fleurs jusqu’à Querelle de Brest (qui donna lieu en 1982 à la superbe transposition cinématographique de Rainer Werner Fassbinder), Genet rend la sensualité homosexuelle sensible à quiconque. De même son art du portrait des « tantes » et des « gouapes » (son vocabulaire), ainsi l’apparition de « Divine » dans un café de Montmartre : « elle déposa la fraîcheur du scandale (…) et l’étonnante douceur d’un bruit de sandale sur la pierre du temple, elle fit se tourner les têtes qui devinrent légères tout à coup (des têtes folles), têtes des banquiers, commerçants, gigolos pour dames, garçons, gérant, colonels, épouvantails. Elle était vêtue ce soir-là d’une chemisette de soie champagne, d’un pantalon bleu volé à un matelot et de sandales de cuir. A l’un quelconque de ses doigts, mais plutôt à l’auriculaire, une pierre comme un ulcère la gangrenait. »
Genet tombe dans la bêtise systématisée du moralisme à l’envers. Encore ne serait-ce rien si cela n’aboutissait au pire. Dans Pompes funèbres : « Que de morts j’ai pu souhaiter. En moi-même je garde un charnier dont la poésie aurait à répondre. Que de cœurs dévorés, de gorges traversées, tranchées, de poitrines ouvertes, que de mensonges, d’armes empoisonnées, de baisers ! » (cela vous va ? Alors écoutez où cela va) : « On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. J’aime et respecte cet officier. »
Sartre choisit d’ignorer ce genre de lâchers, pourtant récurrents. L’argument est cousu de fil blanc mais classique : tout serait faux à dessein chez Genet, et la sincérité n’est pas un critère littéraire. Soit. Nous savons tous éviter la confusion du narrateur et de l’auteur en littérature. Et nous devons lire totalement Genet (je vais jouer mes Sollers : « on n’a pas encore lu Genet »…). Y compris, puisque le style avant tout et en dépit de tout, les pages très travaillées qu’il a ôtées de publication. Pourquoi d’ailleurs ? Parce qu’on le lui a conseillé ? Sans doute la précaution valait-elle mieux, mais cela n’enlève rien à son aptitude et à son art de balancer, balancer vraiment ces voluptés morales : « Pendant deux ans Erik vêtu comme un prince fut l’amant du bourreau [nazi]. (…) Tous les deux menaient là une existence familiale quand le permettait, à l’un son service de Hitllerjugend, à l’autre ses meurtres matinaux. Erik aimait se faire raconter le détail de chaque exécution capitale, il voulait connaître les dernières paroles des suppliciés, leurs cris, leurs gestes, leurs grimaces. Il s’endurcissait. Un jour il exigea d’assister, comme aide, comme second, à l’exécution d’un criminel. C’est lui qui tint la tête sur le billot. Il n’aspirait pas à cette place de bourreau fonctionnaire, mais il se tuait lui-même afin de pouvoir tuer plus tard sans danger. Ce n’était pas un sadique. Quelle explication donnerais-je ? Plus tard, à la guerre, après le meurtre de l’enfant, il tortura des victimes qu’il choisissait innocentes. A des prisonniers russes, il arracha les ongles, les dents, la langue. »
« Ce n’était pas un sadique » ; à Genet il en faut plus, s’il ne tenait qu’à lui. Passage supprimé : « Qu’on l’encule sur la tombe de sa fille, et je serai content. » Notice de l’édition « Pléiade » : « La suppression d’une scène incarne à elle seule la logique qui a porté la correction du texte vers sa version officielle : celle où le narrateur Jean Genet, après avoir sodomisé Jean D., recueille du sang entre ses fesses pour lui dessiner, sur une joue, une faucille et un marteau, et, sur l’autre, une croix gammée. » On comprend que l’intellectuel sartrien et la Lèvre molle grande bourgeoise apprécient. Cela dit, l’universitaire qui établit l’édition des romans de Genet en 2021 reste aussi magnanime en vertu de la licence littéraire : de cette scène de sang d’enculage qui sert à signer des symboles dictatoriaux, elle dit ceci (p. 1450) : « Scène d’une grande pudeur, d’où, pour une fois, Genet avait atténué l’acte sexuel pour se pencher sur le moment fragile où les deux hommes s’avouent leur amour. » Il n’y pas à dire, les Français sont prêts à beaucoup pour sacraliser la littératuuuure. Prêts à constater et passer outre en même temps : « le narrateur y livre une charge (…) à travers la pulsion sexuelle qu’il détecte dans la fascination pour l’ordre nazi, et qu’il prend sur lui. » Qu’il la prenne sur lui et la garde. Nous ne sommes pas obligés de perdre notre sensibilité au point où Jonathan Littel a fait donner la France de 2006 tête baissée dans le pervers contrat de lecture ouvrant Les Bienveillantes où le bourreau nazi entame ses confessions sur le thème hâbleur du « lecteur, mon semblable mon frère ». Non. « Non seulement une partie de la France a couché avec l’Allemagne », une partie seulement donc ; mais, poursuit la même éditrice de Pompes funèbres, « Genet enfonce le clou : il en tirera profit car il est occupé, depuis ses débuts, à regarder le Mal et à l’aimer. » Qu’il le regarde et nous le décrive, c’est une des fonctions de la littérature ; qu’il « l’aime » c’est sa saloperie, son passage à la limite typique des imbéciles.
Il y a aussi la saveur de la trahison, puisqu’il faut parler ainsi, comme avancée littéraire anti-moraliste que les amateurs de Genet goûtent. Elle leur passe aussi bien que la veulerie douceâtre passe de l’amant résistant tué à l’amant nazi. Attention, précisons bien, car c’est passablement tordu : Genet écrit ce livre, Pompes funèbres, en hommage à son amant assassiné, et en guise de réhabilitation, il va faire endosser au narrateur, son alter ego, le rôle de celui qui va aussitôt tomber amoureux du nazi, par ailleurs amant de la mère du jeune résistant. Voici, au lendemain de la liquidation de son amant, comment le narrateur capte le nazi : « Je fus très surpris d’entendre une voix très douce, presque humble, me parler. Le timbre était aussi rauque que celui des voix prussiennes, mais une sorte de tendresse l’amollissait quand à l’intérieur d’elle je percevais comme des notes aiguës (…). Erik et moi, nous nous regardâmes, hésitants, un instant gênés, puis aussitôt, mû par je ne sais quelle force, le premier je tendis la main en souriant. En face du mien, les deux autres sourires [celui de la mère du résistant tué qu’elle méprisait, et celui du nazi] perdirent leur cruauté. Je croisai mes jambes et une atmosphère vraiment amicale s’établit. (…) Etait-il possible que j’accepte sans déchirement, dans ma vie intime, un de ceux contre qui Jean avait combattu jusqu’à mourir ? Car la mort tranquille de ce communiste de vingt ans, descendu sur les barricades du dix-neuf août mil neuf cent quarante-quatre, par la balle d’un milicien charmant, orné de sa grâce et de son âge » – orné, grâce, milicien, descendu… ce style est minablement suave, non pas sauvage mais barbare. Le narrateur n’est pas l’auteur, soit, soit, mais en l’occurrence son style dit les deux : Genet érotise d’entrée de jeu un salaud, voilà. A quoi sert de créer une telle situation ? La littérature, quand elle est intéressante, crée des situations de vie qui valent plus que les explications qu’elles contiennent. Genet croit-il nous apprendre quelque chose en salivant ce qu’il y a de répugnant chez des hommes ? Mais que dis-je, « répugnant »! C’est d’un moralisme…
Jean Genet exhalera son antisémitisme lorsque, sa célébrité assurée, le sort des Palestiniens – et des adolescents Palestiniens – lui servira de grande cause rebelle. On sait ses prises de position antisémites sous couvert d’un antisionisme coagulant (d’une grande intelligence ça aussi). Mais, il paraît que cela n’enlève rien à un grand écrivain ; mais il serait hors-sujet de ne pas digérer ; la littérature avant tout. Quelle littérature ? Il y a toutes sortes de littératures, il en est de pénibles. Mais cela ne se dit pas.
On en est encore là, longtemps après que Sartre eut scellé la vulgate interprétative en adhérant au lien qu’établit Genet entre mal et poésie. Le problème, c’est que la poésie c’est aussi têtu que les faits et les idées, ça va avec. Ce que Genet et Sartre appellent sa « sainteté » est une poétique d’inversion pure et simpliste qui, à la société « bourgeoise » et assurément hypocrite, oppose fièrement la féodalité interlope et la hiérarchie légionnaire. Dira-t-on que c’est brillant, même en comparaison de l’hypocrisie bien-pensante ? Couteaux dans le dos, poings levés au coin de rues, amitiés pour trahir, viols en ricanant, égorgements des faibles, mépris du brave, faire mal pour faire mal. Quant au vol, il n’aime rien tant que de voler les mendiants et les pauvres, à même la sébile. Passons sur ses récurrentes extases pour la délation (Genet a trahi des confiances, commis contre des amis des bassesses à couper le souffle), passons, il faut comprendre l’enfance abandonnée et les violences de la misère, n’est-ce pas. La littérature est source de connaissance sans limites a priori, évidemment. Mais l’a priori moraliste à l’envers sature vite. La belle affaire d’être obligé de constater qu’il y a des gens qui, comme Genet, repèrent à l’avance dans la rue ceux qui ont « un regard de volé » ; il en jouit et pas qu’une fois. Il faut le faire, comme on dit ; se rend-on compte de ce que ce grand auteur a dans le crâne, être capable de repérer le regard de « volé » d’un pauvre qu’ensuite il va jouir de voler, pour lui apprendre… La littérature de Genet est pétrie de ces veules violences. Sartre a détouré la tête, n’a pas vu là une figure pourtant exemplaire de ce qu’il nomme pertinemment « le salaud » dans sa philosophie de la responsabilité.
Puisqu’il faudrait s’en tenir à « la langue » et à la « petite musique » dès qu’il s’agit de grands stylistes, prenons les deux noyaux poétiques qui polarisent d’entrée le Journal du Voleur. L’un est fort, d’enjeu : « Les jeux érotiques découvrent un monde innommable que révèle le langage nocturne des amants. Un tel langage ne s’écrit pas. On le chuchote la nuit à l’oreille, d’une voix rauque. A l’aube on l’oublie. » Genet saura l’écrire. Mais, tout au long de son œuvre il veut à tout prix fleurir, fleurir, et cela donne, juste à côté : « Il existe un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. » Cela va être roses et rose bagnard d’un livre à l’autre. Eh bien non.
La lourde littérature finit par nous en apprendre, par défaut. Ne se sentant plus d’aise, encouragé par les fébriles de l’intellect, revendiquant son style pour tout lâcher, Genet montre malgré lui qu’il n’y a pas que la pensée qui peut être stupide, on peut avoir la métaphore stupide, par inadéquation foncière et schématisme, surtout quand elle est filée, enfilée tant et plus. Genet, dans sa rage de corniaud, sort involontairement sa conception du style : « Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. » « Disparaissant » ? Il ne peut mieux dire qu’il fait le beau pour dissimuler. Au lieu que le style révèle, quand il est fort, fin, même « le mal ».
La fascination de certains intellectuels pour des types comme Genet – tradition qui perdure – trahit un complexe d’infériorité intellectualisant : un criminel, un salaud qui ne recule devant rien, serait plus « dans la vie », « en saurait plus » sur les hommes, que ceux qui écrivent et, tant qu’ils y sont, « pensent trop ». Mépris de soi et de la culture vue comme seconde. Désolé, mais Mallarmé petit professeur de lycée a plus à nous apprendre sur l’existence, même avec son « aboli bibelot d’inanité sonore », qu’une petite frappe fascisante qui n’a pas froid aux yeux ni peur de voler puis violer un gamin. Il faut être très cérébral ou craindre l’impotence pour se faire frissonner avec du sang et de la souillure de drame. Comme dirait Dostoïevsky, qui s’y connaît en abjection [3], c’est « être sentimental ; méchant et sentimental ».
Retenons de cette histoire française à la Genet faux rebelle, que la bêtise n’est pas que de raisonnement ; un style peut être bête : une œuvre où les criminels sont comparés à la rose… !
[2] Dans l’immédiat, renvoyons à l’étude de fond sur la manière dont on a aidé Ernst Jünger à édulcorer largement son œuvre et contourner son éthique d’un nationalisme gothique tout à fait teutonne nazi : Michel Vaoosthuyse, Racisme et littérature pure, La Fabrique d’Ernst Jünger, éditions Agone, 2005.
[3] Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, p.122 à 130, éditions Agone, 2026.
[1] Cf. le dernier des enregistrements des tablées in https://lescorpscelestes.fr/les-quelques-groupe-litteraire-domecq/
§ 16
Céline grand écrivain, jusqu’à quand ?
Céline : « Pas un racisme de chicane, d’orgueil à vide, de ragots, mais un racisme d’exaltation, de perfection, de grandeur. Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Nous périssons d’arrière-boutique. » (Les Beaux Draps, 1941)
Sollers : « Céline mérite une compassion infinie. »
Pas mal d’humains sont sûrs d’eux à proportion du resserré de leurs œillères. Pourquoi les écrivains feraient-ils donc exception… A vrai dire on pourrait le croire, si la littérature existe pour ouvrir l’œil et l’esprit sur quelque réalité qui soit, du vil à l’ascendant. Eh bien, il en est des écrivains comme des autres et souvent pire ; d’aussi brillants que limités. Limités pas toujours dans l’intelligence, qui peut être grande, mais par leur désir d’être écrivain, par leur excitation mondaine, leur tête dans le milieu. Sollers fut dans le cas, brillant arriviste, susurreur assuré. Limité par assurance – j’exagère ? Du temps où il était au faîte de ses stratégies et influences, je publiais que sa littérature ne lui survivrait pas parce qu’il ne serait plus là pour la promouvoir. Elle ne tient pas toute seule ; elle fut patchwork des autres, truffée de références lâchées, avec pour mode de pensée un papillonnage constant d’allusions qu’il arrête à temps pour suggérer les pointillés d’une profondeur dont il est et fut toujours incapable. Il savait qu’il n’y arrivait pas, littérairement ; alors il a réussi. Sa carrière eut sa période « On n’a toujours pas compris Cézanne » et ainsi de suite pour chacun des grands noms culturels sur lesquels il y a des étagères d’exégèse pas toujours académique. Il faudra préserver les séquences d’émission télévisée où il lisait, ton serré, stimulé, sourire sentencieux et prunelles amusées, les pensées de Mao qu’il donnait comme exemples de poésie d’avant-garde, tandis que, petits étudiants dix ans plus jeunes que lui, mes copains situationnistes et moi nous barbouillions nos façades de fac’ desdites pensées détournées du Petit livre rouge, « Et comme dit le timonier Mao, quand les nuages s’amoncellent c’est qu’il va pleuvoir ». Le ton nous monte quand on revoit Sollers traiter de suppôt du Capital et d’« idiot utile » de l’impérialisme américain Simon Leys qui pendant vingt ans fut l’un des seuls, avec les situationnistes ou Castoriadis, à dénoncer la dictature maoïste. Ce qui n’empêchera pas, trente ans plus tard, le journal prescripteur où il avait toute entrée, de lui laisser écrire la nécrologie laudative de Simon Leys. (Ah la France…). Et puis il faut l’entendre et le lire pour le croire lorsqu’il dégaine Flaubert au service de Céline. A vrai dire, Sollers n’est pas le seul, loin s’en faut, à s’accommoder de l’ignominie de Céline pour sauver l’œuvre. Sollers doit être préservé, en tant qu’échantillon de ces encombrants, de ces occupants de terrain, que la France a pour spécialité de faire valoir. Remettons sous les yeux l’exergue :
Céline : « Pas un racisme de chicane, d’orgueil à vide, de ragots, mais un racisme d’exaltation, de perfection, de grandeur. Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Nous périssons d’arrière-boutique. » (Les Beaux Draps, 1941)
Sollers : « Céline mérite une compassion infinie. »
Lui aussi mérite quelque chose, notre indulgence, pour sa superficialité de littérateur à la française. Superficialité notamment en ce que Sollers sait – car Sollers sait très bien ce qu’est la littérature – que les trois phrases que je viens de citer du pamphlet de Céline sont du parfait et même Céline dont il prise « la petite musique » dans ses romans. Elles sont de même tonneau, vigueur, même frappe de vocabulaire que Le Voyage au bout de la nuit ou D’un château l’autre, même tempo, scansion, poussée de gueulante, élévation appelée – écrites « avec style », quoi. Style et lyrisme pour dire quoi ? Une abomination, en appeler à encore plus de racisme, de massacre. La littérature célinienne est dans ces phrases comme dans toutes les pages des Beaux Draps ; c’est le même style qui anime sa correspondance, partout ; c’est le même style dans les pamphlets que dans son « autre » littérature qu’on en distingue. Le scandé qui rentre dedans, les tours qui fouaillent, le trémolo des plaintes, renforcé par la rage du monde simplifié, la vision primaire d’une humanité qui « revient au même », du « tous pareils », du « on a tous ça en nous, allez » ; le style raclé du type qui a tout vu, d’en dessous du bas front mais vu ; la viscérale et révélée découverte au premier degré ; le senti plus vrai sans le réfléchi ; le peuple contre ceux qui ne savent pas ce que c’est ; une capacité à faire pleurer Margot par le cœur à gauche ; cabaret à tous les étages. Sa petite musique à vibrato poussé, un petit côté Edith Piaf, a vieilli. Sans compter que Céline a repris la gouaille des romans populaires de son temps et il y aurait de quoi aller les voir de plus près pour mesurer. Tant qu’à trouver la langue ambiante d’une société dans ses milieux populaires jusque dans ses bas-fonds, Alfred Döblin, dans Berlin Alexanderplatz, réécrit et recrée l’oralité du parler d’autant mieux que c’est sans la parasiter par la morgue d’auteur, qui dans le cas de Céline crânait bas.
Il y a finalement absence de profondeur fine à perpétuer sans nuance la dichotomie entre l’homme et l’écrivain. La distinction que Proust a judicieusement introduite en analyse littéraire entre la biographie et l’œuvre a, comme tout nouveau ressort de pensée, généré son carcan, par systématisme. Un « grand écrivain » peut-il être un imbécile si irrémédiable qu’il fut ardent partisan de l’extermination de masse ? Même pas gêné ensuite. Moi je le suis, en tant que lecteur, en tant que non-juif, qu’être humain, donc juif, et plus que gêné, blessé à mort humaine. Qu’est-ce qu’un homme pareil a à nous apprendre ? Ce n’est pas qu’une question éthique ni politique que je pose ; c’est une question de vision, de profondeur de champ, de potentiel sensible. Donc de confiance lectrice. De littérature. Face à la vulgate qui défend littérairement Céline, on peut, même seul, avoir la liberté profonde de répondre par la négative à la question. Parce que les limites étroites de l’individu Céline bornent la vue de l’auteur Céline, sa compréhension de l’humain ; parce que la littérature nous en apprend, et ni un salaud ni un idiot ne peuvent aller au-delà d’eux-mêmes. Comment, en lisant Céline, porter le moindre crédit à un individu qui, comme lui dans les années 1950 pour son retour en grâce publique et médiatique, trouve moyen d’ergoter, répond aux journalistes « je n’ai jamais été antisémite, je n’ai jamais fait de mal à un Juif », « c’est un complot contre moi », « on veut ma peau », « je serai parvenu à échapper à la plus grande chasse à courre qu’on ait jamais vu dans l’histoire, c’est déjà pas mal, n’est-ce pas ?… ». Cela avec le sourire roué et dans l’œil l’éclair qui trahit tout homme qui se trouve finaud quand il est minable et faux jeton. Les archives télévisées montrent ses intervieweurs interdits et laissant dire. Non pas nécessairement par consigne ou lâcheté (les journalistes littéraires de radio et TV avaient forte étoffe et fine culture à l’époque) ; mais soufflés, soufflés comme on l’est par le culot d’abruti, notre esprit n’étant pas apte à se coincer dans l’unique couloir aérien du cerveau d’en face. Une fois pour toutes, avant d’être ignoble, c’est être un imbécile que d’être antisémite (ou raciste, misogyne…). Céline est dans le lot des pires à qui manque plus d’une case. Pires, car cet homme n’est pas qu’imbécile, il est extrêmement violent. Et ressassant et convaincu jusqu’à sa mort d’avoir été victime des Juifs dont il a demandé aux Allemands de les exterminer plus encore, « avec grandeur, exaltation, racisme de légende », fini la « chicane », le mot de « youpin » étant encore trop aimable pour ses pamphlets il passa à « youtres ».
Comment lire ce forcené ? Qu’a-t-il à me dire, ce « grand écrivain » ? J’avoue avoir été ému par les pages du Voyage au bout de la nuit où il décrit le comportement humiliant des colonisateurs à l’encontre des « indigènes » qu’ils exploitent et traitent comme des chiens. Sauf que Céline en Afrique tripatouilla en toute complicité avec les Blancs éhontés.
Moi aussi j’ai senti vibrer le style de Céline. J’ai ri et je ris encore en lisant sa description de la traversée en mer démontée vers l’Angleterre dans Mort à crédit, où ça vomit sur bastingages et hublots, dérape dessus bien gras, dans glaires et meuglements, éructe des yeux autant qu’à genoux tous à l’entrée des toilettes, emportés par la houle des voisins qui gerbent. Ma jeunesse aussi faisait que j’étais impressionné par ses formules de moraliste à la comptoir de bar, style ah « il faut de tout pour faire un monde mais plus que tout pour faire un homme ». Facile ; on est facilement botté quand on est jeunot, on se paie de mots, Céline se paie beaucoup de mots, comme tous ceux dont la pensée a la laisse courte. « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches »… avec ça on sourit deux secondes. Les ânonnements de Houellebecq, lui aussi plus « grand écrivain français » de son temps, enchanteront de même la France, célinien version poisseux insaisissable.
Si bien que, depuis quelques temps, ce sont les historiens qui font le travail de réflexion et ne le font pas seulement en historiens qui en révèlent de belles sur Céline, mais surtout le font en penseurs de la littérature, en littéraires ni moralistes ni anti-moralistes, puisque les littéraires français ont été incapables de le faire – jusque-là, jusqu’ici. Ou n’osent pas ? [4] Tout de même il s’en murmure de-ci de-là quand je ne murmure pas mais dis tout haut ce que je suis en train de dire ici.
Les éditeurs aussi restreignent, tout en lâchant de plus en plus, pression oblige. Les éditions Gallimard de sa Correspondance auraient pu aller plus loin dans leur sélection de lettres et les notes généralement si instructives en collection « Pléiade ». Du reste, la publication des deux manuscrits retrouvés (après avoir été préservés par un Résistant que Céline avait évidemment conspué en jouant de sa paranoïaque victimisation de « chasse à l’homme » après-guerre) n’a pas gêné l’éditeur et encore moins les journalistes littéraires. N’a pas gêné grand monde. Alors, la télévision ces temps-ci prend le relai pour faire le travail d’acuité que le milieu des « belles-lettres » ne sait littérairement ni ne veut intellectuellement pas faire [4]. Après celui de 2024 sur Simon Leys et sur ce qu’il a subi de la part de l’intelligentsia parisienne, un documentaire en trois parties de Florence Platarets et Philippe Collin a fait grand effet public sur France-TV en 2025 (directement accessible jusqu’en 2028): « Face à l’histoire – Louis-Ferdinand Céline, le voyage sans retour » n’est pas seulement « face à l’histoire » justement, il bat en brèche le mur isolant entre l’œuvre littéraire et l’œuvre politique de Céline. C’est finement fait et sans tours de doigts. Pascal Ory glisse que pour Céline tous les hommes se valent, et point n’est besoin d’ajouter que ce type de généralisation signale toujours le recul auquel croient accéder les sots. On entend dans ce documentaire un extrait de ces lettres céliniennes qui n’ont pas été retenues dans l’édition de la Correspondance : à son avocat, « Il n’y a jamais eu de persécution juive en France. Les Juifs ont été parfaitement libres, comme je ne le suis pas, de leur personne et de leurs biens pendant toute la guerre. Dans la zone Nord ils ont dû arborer pendant quelques mois une petite étoile, je veux bien en arborer dix. On a confisqué quelques biens des Juifs, ils les ont récupérés depuis lors, et comment ! ». Il écrit ça et tant d’autres du même jus, en 1946. Une telle âme est écœurante. Et on n’échappe pas à ce qu’on y entend : ses tours d’esprit sont parfaitement dans son style et sa « petite musique ». Comment ensuite ne pas lire ses romans de cet œil, le sien, outre le nôtre ? Le temps fait son office et change le contrat de lecture. De même que le « réalisme » dans toutes ses variantes s’explique par ce que Roland Barthes a condensé en la formule d’« effet de réel » à quoi le lecteur reconnaît le vrai ; de même ne peut-on se passer du minimum de confiance dans l’intelligence de regard sur soi et les autres chez un écrivain. Sinon, qu’on ne le traite pas de « grand écrivain ».
« Tous les autres sont coupables, pas moi ! », petit sourire de l’œil face à la caméra. « Voilà ce que je pense ! ». Ce que pense Céline, ce qu’il peut bien penser… « J’ai manqué d’égoïsme, c’est assez rare », voilà le Céline de ses romans si l’on veut bien voir que le ver était dans le style parce que le point de vue est dans tout style.
Une séquence d’archives montre une petite expérience à laquelle s’étaient livrés des journalistes de l’ORTF début des années soixante : dans un joli passage couvert de Paris ils offrent un exemplaire du Voyage au bout de la nuit aux passants, annonçant en souriant que c’est gratuit. Tous, de tous âges, refusent un à un sitôt vue la jaquette du livre. Très différent d’aujourd’hui. Et ne répondez pas que c’est parce que les souvenirs de la guerre étaient plus frais, turpides !
L’historienne Anne Simonin ne conclut pas, elle va au-delà et en-deçà : « C’est là que Céline est intéressant, non pas pour ce qu’il est, mais parce qu’il emblématise une façon qu’ont eue les Français de ne pas vouloir voir jusqu’où ils étaient descendus. Et ça, pour moi, ça reste quelque chose d’absolument abyssal ; comment est-ce qu’on se raconte des histoires et comment on finit par y croire. »
On aurait aimé, en tant de décennies, depuis, entendre des réflexions de cette teneur dans la bouche d’écrivains français. Mais voilà… : « Si on dit que Céline est un grand écrivain, on doit presque automatiquement dire que c’est moral aussi. » (Sollers)
Disons-le donc, à la fin : Céline fut un fort styliste, certainement pas un écrivain majeur. Pour l’être, c’est-à-dire pour donner à voir et entendre l’humanité sans modèle éthique ni d’aucune sorte, on me concèdera ce minimum : il faut au minimum n’être pas un imbécile et un salaud assumé. Je vais plus loin : de même qu’il y a des hommes célèbres dont l’humanité aurait pu se passer et dont elle aurait pu éviter l’émergence, de même Céline fut un styliste dont on aurait pu se passer.
Au point où nous en sommes de la littérature, le contrat de lecture changeant avec l’histoire toujours, c’est une des allègres missions auxquelles répond une fédération d’individus comme les Quelques, que de reprendre et traiter, inévitablement, l’histoire prétendument déposée de la culture et de la gloire des auteurs et des œuvres. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Au vu du passé – le présent actuel c’est à voir et douter -, il faut plutôt constater que la subversion d’une aliénation culturelle s’effectue par rencontre des solitudes qui l’ont perçue. De solitaire à esseulés, la formule de « Quelques » dit assez bien le processus. Et tant pis et tant mieux si une insurrection culturelle est au bout ; cela ne se programme pas, et l’insurrection peut être douce, en ses effets en tout cas, certainement plus douce que ce que l’on subit en ces temps normés. On voit par là qu’il appartient de fédérer les solitudes pour changer la donne fausse, relancer la culture, passé présent et avenir. Nous sommes ici dans un manifeste qui se découvre lui-même au fur et à mesure, ce chapitre s’est ouvert sur les mots d’« aliénation culturelle » ; c’est, peut-être, une des tâches de notre époque que de mettre la formule en circulation, pour augmenter la conscience du phénomène, au demeurant perpétuel à proportion du constant renouvellement des aliénations.
[1] Je n’y reviens puisque ce fut développé à partir de 1990 et repris entre autres dans Comédie de la critique – trente ans d’art contemporain, coll. « Agora, réédition Pocket, 2015.
[2] On se reportera, pour plus d’éléments, au texte paru dans Esprit, novembre 2021, également accessible ici : https://lescorpscelestes.fr/domecq-sur-lambiance-litteraire-francaise-2/
[3] L’anecdote selon laquelle Dostoïevsky se serait vanté face à Tourgueniev d’avoir violé une petite fille qu’il a ensuite écouté se pendre, fut peut-être inventée par Dostoïevsky, mais cela n’enlève rien au tordu. Du reste, ses romans grouillent de personnages qui jubilent de se vautrer dans leur vomi moral. Tourgueniev lui ayant demandé pourquoi il lui raconte un crime pareil, l’autre aurait répondu : « Parce que je vous méprise ». Ce qui reste toujours tordu, et dont Genet aurait ricané de jubilation. Revenant dans Exorcismes spirituels III (éditions Les Belles Lettres, 2002) sur cette anecdote connue, Philippe Muray précise qu’il ne sait si elle est « vraie ou fausse » mais la juge « intéressante », pour définir la littérature…: « Dostoïevsky mettant la négativité sous le nez de Tourgueniev me paraît allégorique de la littérature, et de ce qu’elle représente comme rappel de toutes les abominations, mais aussi de toutes les singularités… ». Typique.
[4] Exception si rare qu’on peut la qualifier littéralement, en même temps que littérairement, d’exceptionnelle : le livre de Jérôme Garcin, Des mots et des actes – Les belles-lettres sous l’Occupation, publié par Gallimard qui s’amende là sans frais, en 2024 dans la foulée des ressorties de Céline. Rappelons entre autres que la revue de la NRF fut interdite de publication jusque dans les années 1950 étant donné le nid de « belles-lettres » collaborationnistes qu’elle fut. Jérôme Garcin n’a pas voulu ignorer l’écart entre les belles paroles et les écrits collabo-engagés des mêmes. Son point de vue donne un style tout en enjeu : « Somme toute, rien n’a vraiment changé. Le dégoût est toujours de bon goût et l’odieux a, répète-t-on volontiers, du génie. La France littéraire n’en finit pas »… etc., ceci pour inviter à le lire.
8ème épisode

