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Jean-Philippe Domecq
§ 7
L’intuition, et le Différentiel, prototype de nouvelle créativité collective
Il y a quelques années de cela, mon sérieux journal consacrait une page à un projet de laboratoire d’idées dépassant l’échelle des think tanks habituels qui se définissent par leur champ d’application circonscrit (économie sociale, améliorations de la démocratie, programmes et perspectives politiques…); il s’agissait cette fois d’élaborer la ou les nouvelles interprétations générales de l’homme et du monde susceptibles d’éclairer l’avenir, en regroupant les personnalités les plus avancées dans les principaux domaines de recherche de par le monde. L’idée même de ce think tank suprême paraît historiquement naïve. Comme si les mutations qui ont changé notre vision universelle n’étaient pas nées d’un individu, Galilée, Newton, Darwin, le Christ, Freud, Marx, Keynes, Einstein, porté certes par l’état d’esprit contemporain mais seul à avoir fait le saut novateur, par une disposition personnelle forcément imprévisible. Même du Christ historique, qu’on le tienne pour fils de Dieu ou pour fils de l’Humanité, il n’y a rien d’iconoclaste à dire que, sans certains ingrédients particuliers de sa psychologie, il n’y aurait pas eu de Christianisme ni la mutation qu’il a opérée pour l’humanité.
Dans la même période des années 2010, un autre programme de réflexion universelle avait de quoi susciter la perplexité mais avec une interrogation plus productive sur le ressort profond de la créativité mentale. L’UNESCO a mené d’abondants travaux qui sont probablement les plus approfondis sur ce qu’est l’intuition, son fonctionnement, son apport, plus que tout ce que la philosophie, la psychologie et la science ont pu en dire depuis l’aube des temps. L’enjeu est considérable si l’intuition est la faculté décisive d’invention et découverte. L’une des conclusions tirées de ces recherches de l’UNESCO est qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’intuition en université puis dans les programmes d’éducation générale. Là se glisse la perplexité. N’y a-t-il pas contradiction dans les termes, indépassable paradoxe à vouloir enseigner ce qui échappe à toute logique prédéterminée ? L’intuition n’a pas et n’aura jamais son Discours de la méthode. Elle nous vient on ne sait comment, par on ne sait plus ce que l’on sait, vers autre chose qu’on va soudain voir puis savoir.
Charles Fourier, socialiste critico-utopique selon Marx et Engels, élabora en détail un nouveau monde amoureux, industriel, agricole, en se donnant « l’écart absolu » pour moyen de recul par rapport aux savoirs acquis et systèmes entérinés. « Avoir le biais », disent les villages, j’en parlais au début, le biais de point de vue, d’angle mental qui révèle le grain du mur qu’on a toujours trop vu pour le voir. Quelque chose comme l’optique sans organe.
Longtemps après avoir écrit Robespierre, derniers temps, récit enquête historique marqué par L’Affaire Mattei, film de Francesco Rosi dont j’avais admiré et tiré la « poétique du politique » (une des acceptions de la poétique proposée ci-avant), j’ai essayé de comprendre si ou comment j’avais pu, sur un événement tant étudié, moi simple écrivain, apporter quelque chose qui ne soit pas « faire de la littérature avec l’Histoire », genre que je ne lis jamais parce qu’il affaiblit le suspense de « l’effet de réel » que certifie par contre la rigueur des ouvrages d’histoire. J’avais tenu le plus grand compte des conseils et travaux des historiens de la nouvelle école française sur la Révolution française, et la publication de mon livre fut plutôt bien accueillie par les spécialistes. Comparé et croisé à leur compétence, mon apport éventuel n’avait pu être que d’éclairage et non de connaissances supplémentaires ; alors, m’était-il venu de l’intuition littéraire, si quelque chose de la sorte existe ? Grâce à une postface que m’a commanditée l’éditeur Eric Vigne pour rééditer le livre, la curiosité qu’aiguise l’auto-interrogation me porta à lire ce que je pouvais sur l’intuition en tous domaines, y compris scientifique ; et, l’écriture m’amenant toujours à penser mieux que ce que je pense, cela a donné plus qu’une postface : un essai à part entière, La littérature comme acupuncture, pour tirer au clair mon indéfinie façon de faire parmi les « Voies de l’intuition » [1] : « C’est embarrassant, l’intuition. Elle passe communément pour parente pauvre des démarches de l’esprit, la culture européenne ayant privilégié la raison. Maint philosophe de cette culture n’en fait pas moins découler celle-ci de l’intuition. Qui fournit le postulat des doctrines aussi bien rationalistes que mystiques. Pascal, quant à lui, ne stipulait-il pas que les principes géométriques venaient du cœur et non de la raison ? » Au fait, je conseille son Traité du Vide aux amateurs de Zen pascalien ; ils y trouveront, heureusement, des tableaux chiffrés de « Différences d’un lieu à l’autre » (pour « quand l’air est chargé »… bien entendu). Cela qui me rappelle un tableau de classe où le professeur de maths avait laissé quelques équations sous l’énoncé de l’exercice : « Calculez la longueur annuelle moyenne des ombres des arbres en France ».
Puisque nous en étions à notre janséniste, il n’est peut-être pas mauvais, bien que vain dans l’ambiante envie que rien ne bouge pour monter dans la carrière culturelle -, vain mais tant pis ! de rappeler que « Pascal, cet effrayant génie » dixit Chateaubriand, composa ses Pensées exactement en même temps que ses polémiques Provinciales. D’une même main la frappe et la grâce. Dans le « vide de ces espaces infinis » où paraissent plus vaines qu’elles-mêmes les prudences de tant d’ego stratèges qui réussissent pour réussir, le combat d’idées et la grâce d’esprit sont simultanément compatibles. D’une compatibilité qui peut être recommandable. Il faut être fort attaché à la société telle qu’elle reste pour ne concevoir point que notre esprit peut se consacrer au positif et au négatif en même temps ; peut-être même le doit-on quand les temps le requièrent ; peut-être même est-ce très bon et ne diminue point l’approfondi dans chacune des deux voies, au contraire. Les têtes molles aux lèvres pareilles n’ont pas idée de la vie forte, dégagée. D’où leur cliché qu’il vaut mieux être positif, c’est tellement plus joli, généreux, moral, pour ne pas dire : c’est moins risqué. Le grand bourgeois culturel garde sa hauteur de vue.
Le balisage des différentes « voies de l’intuition », si l’on envisage la littérature comme acupuncture, inclut les « récents travaux en sciences cognitives qui ne tracent plus l’intuition parmi les processus mineurs ou collatéraux de l’intelligence », et concernant les sciences dures, ceci : « Pour la plus exacte de ces sciences par exemple, si l’intuition mathématique garde quelque chose de constant, c’est de changer constamment de paradigme ». L’intuition semble l’infime bascule à surpuissant effet. Tout ce qui peut en être analysé revenant toujours à ne pas pouvoir saisir l’intuition (a fortiori l’enseigner), une méthode sans méthode pourrait lui être adéquate : « à échelle expérimentale nous gagnons en clarté si, pour chaque intuition misée en tel ou tel domaine, nous mettons sur la table la conception que nous nous faisons de l’intuition – autrement dit : notre intuition de l’intuition. » Il fallait en conséquence soumettre à appréciation celle qu’expérimenta l’écriture de Robespierre, derniers temps : « Mon intuition de l’intuition est, pour le dire ainsi, que celle-ci est l’imagination de la pensée ; la raison sans la méthode mais sans quoi la raison manquerait de tête chercheuse. L’intuition procéderait d’un pas de côté par rapport à la logique occupante, ce qui donne les possibilités suivantes », etc.
Ces « possibilités », les discussions des Quelques-Uns puis des Quelques tourneront souvent autour. C’était prévisible, d’ailleurs prévu dans les pages de La littérature comme acupuncture : « Du passé de l’histoire de la pensée donc, retenons a minima que, puisque l’articulation et la hiérarchie entre nos facultés mentales se reconfigurent périodiquement avec le temps, l’intuition en connaîtra évidemment bien d’autres. A savoir, quant à l’avenir ? De l’état présent de cette même histoire de la pensée, on peut tirer que l’intuition pourrait prochainement être majorée, recentrée. »
Le lecteur et moi ne nous étonnons pas de retrouver d’analogues formulations d’un livre antérieur et dans le présent feuilleton : la pensée a bien sa narration. La mienne du moins. Prenons-moi et nous pour échantillon.
Pas étonnant que la continuité de pensée autour de l’intuition créatrice se soit poursuivie à la table de discussion des Quelques-Uns puis des Quelques, et désormais via le « Manifeste ouvert » ici – ouvert à qui le pveut, à qui veut et voudra poursuivre, on le redit pour confirmer que l’intuition constitue une de nos propositions publiques d’exploration.
Un groupe littéraire n’est pas le plus mal placé pour cela. Les groupes culturels ont été, et sont peut-être les seuls avec les laboratoires scientifiques, à mettre en œuvre une créativité collective plus intuitive que tout rêve de suprême think tank. Et pourquoi ? Parce que toute création culturelle, sous toutes ses formes et sur tous supports, nait de l’intuition. L’intuition individuelle du créateur.
Le salon des Lumières fut un accélérateur de particules intellectuelles dont l’Encyclopédie, création collective, n’est pas le seul résultat mais tout autant les créations individuelles de Diderot, Rousseau, tous. Même laboratoire d’idées dans le salon de Madame de Staël puisque Napoléon, en bon Empereur, l’exila. Autour du critique et penseur d’art Clement Greenberg, les peintres américains se réunissaient et transitaient d’un atelier à l’autre avec l’émulsion qui dans leurs toiles explose encore all over. Au XIXème siècle, Delescluze après chaque soirée en son salon notait surtout et bizarrement, de ce qui s’était dit, les provocations amusées du moins connu d’entre eux, Stendhal, qui giclait l’ironie voltairienne lorsque la conversation se pâmait en romantisme chateaubrianesque et se rengorgeait de vapeurs romantiques lorsqu’elle tournait sèche. Et puis évidemment, le surréalisme a constitué un groupe si démultiplicateur qu’il a changé la donne culturelle du siècle, en une poignée d’artistes et poètes. Les situationnistes ensuite, le Grand Jeu, etc.
En lançant le groupe des Quelques-Uns, il ne s’agissait pas de reprendre ces modèles ni quelque modèle que ce soit ; mais, tout de même, nul ne peut ignorer l’émulation collective en culture.
Il se trouve pourtant que l’entreprise – au sens générique où les Lumières employait ce mot – s’est retrouvée lestée. Les freins, étonnants, sourds mais fermes, obligèrent à comprendre que l’Ambiance, sous la chappe idéologique du libéralisme-ultra qui avait répandu l’individualisme concurrentiel, pesait plus lourd qu’on aurait pu l‘augurer de cultivés. Ce que j’ai rappelé vite au premier épisode, le « chacun sans l’autre », imbibe complètement le milieu centralisé de la culture française. (Qui, soit dit en passant, ose s’étonner que le progressisme politique soit en déshérences d’idées…) Le quant à soi règne farouche, fier de soi, revendiqué avec nerf sans avoir rien à envier au « bien quoi je suis libre ! », libre quasi à la libertarienne conservatrice américaine pourtant critiquée par ceux-là mêmes. Un quant à soi très quant à soi. Se réunir une fois le mois est trop, quand le faire deux fois par semaine au café surréaliste ou à Vienne ou Prague du temps de Kafka allait de soi. Et puis, il ne fallait surtout rien divulguer ni publier de ce que nous approfondissions ensemble. Sans parler de la tremblante des lèvres molles ourlées de bien-pensance à l’évocation d’André Breton ou Guy Debord dont elles retiennent avant tout qu’ils ont exclu. Pourquoi pas pleurnicher sur les saloperies politiques et facilités esthétiques d’Aragon, Eluard, Dali – il faudra revenir, tenez, sur pourquoi Breton et cette race de phares-emmerdeurs sont si mal vus de nos jours.
Pour ne pas nous tromper d’époque, nous autres, il nous fallait trouver moyen de faire tourner malgré tout ensemble ces désirs différents, les très-quant-à-soi et ceux qui ont mieux à foutre. Une occasion par « le biais » du hasard se présenta. Je l’exposais aux Quelques-Unes-et-Uns (mail du 10 décembre 2017 : …« l’année 2018 pourrait être une année où celles et ceux qui le pveulent feront des choses, à Quelques-Uns d’entre les Quelques-Uns, selon le schéma de liberté individualiste à tout crin (époque anti-individualisme universaliste des Lumières oblige) que nous avions esquissé il y a trois ans sur le modèle du différentiel d’Onésiphore Pecqueur qui permet aux roues de rester en engrenage sans tourner au même rythme (pour les nouveaux Arrivants je joins en copie le Booklet Pecqueur qu’une entreprise d’horlogerie m’avait commandité, et que les Quelques-Uns d’alors connaissent déjà). Autrement dit, faire des choses Dehors. D’où mon Jugement de Hambourg mystérieusement annoncé mais que je n’ai pu vous expliquer l’autre fois. » La correspondance générale du groupe est ponctuée par cette proposition révolutionnaire et réaliste de modèle d’articulation collective qui articulerait, éviterait que divergent et tournent sur eux-mêmes les rythmes ego-grégaires de l’individualisme privatif. Cet extrait, de juin 2015, parce qu’est citée une trouvaille de Victor Hugo : « …Différentiel inventé par un grand algébriste, O. Pecqueur, qui, de l’algèbre à l’horlogerie puis l’automobile, laquelle n’aurait pu exister sans ce système, permit d’embrayer deux roues qui ne tournent pas à la même vitesse en virage. Cela pourrait donner le schéma de deux groupes à l’intérieur de « nous-mêmes », les Quelques-Uns et les Quelques-Autres. C’est un écho également à la citation de Hugo que nous a livrée Christian, où on lit que l’avenir dépend de « quelques-uns » (sic) , pour constituer « la foule suprême ».
Avec le rituel dyptique photo de cette fois, Salut et Fraternité, amis »
A présent, le fonctionnement en Différentiel est en expansion, élargi, embrayant maintes roues/personnes existantes et futures. Chaque époque ayant ses maux et moyens nouveaux, le site numérique qui publie ce Manifeste permet de nous relier en tous points et sources, en village comme à Paris, Londres, et Kiev où des poètes d’entre nos Quelques sont partis, nous parlent et écrivent sous les bombes.
Et, en tous domaines, politique, scientifique, économique, social, astrophysique pourquoi pas, ce modèle sera applicable.
Ainsi la boucle n’est pas bouclée mais démultipliée par connexions dont nous-mêmes n’avons pas idée… mais intuition.
[1] Cf. le dernier des enregistrements des tablées in https://lescorpscelestes.fr/les-quelques-groupe-litteraire-domecq/
§ 8
« C’était l’heure déjà où tourne le désir. »
Une des nombreuses occurrences du Différentiel de la correspondance numérique est ici délivrée parce que le lecteur y pressentira le moment, critique et inquiet, de bascule qui mène des Quelques-Uns aux Quelques deux ans plus tard, puis à la libération dynamique d’aujourd’hui et demain.
Mail, 13 mars 2020 à 15:47:16 UTC+1
De : Jean-Philippe Domecq
Objet : « C’était l’heure déjà où tourne le désir. » (Dante)
Chèr/es vous tous,
Nombre d’entre vous ont exprimé le souhait que reprennent les réunions des Quelques-Uns. Notre Table-plus-que-ronde est donc bien celle de tous, et c’est de tout cœur que je vous propose de nous retrouver, ceux qui le pveulent, le mercredi 8 avril prochain. Nous conviendrons des dates suivantes chaque fois ensemble ainsi que nous l’avons toujours fait.
Nous ne sommes pas réunis depuis le 30 novembre. Ce soir-là, les projets d’expression publiquement underground lancés la fois précédente n’avaient pas à être abordés puisque leurs initiatrice/eurs finalement n’ont pu venir. De toute façon, des voix et des silences s’étaient exprimés dans notre correspondance informatique pour écarter a priori ces projets ; la soirée l’a confirmé, puis s’est achevée dans ce sens. A la question que j’avais suggérée par courriel l’avant-veille pour remplacer la discussion sur l’action poétique (: »Qu’est-ce que les Quelques-Uns ? Aspirent-ils à devenir Quelque chose ? Ou tout autre chose. Ou l’Autre chose. Disons les choses »), nous nous sommes quittés sur la réponse, déjà entendue, que les Quelques-Uns c’était des soirées qui nous réunissaient pour parler de littérature autour d’une table. Cette réponse n’a pas fait peur ?… Si c’est toute l’aventure que nous avons partagée en sept ans, j’ai failli m’excuser. Non. Nous ne parlons pas de littérature en lecteurs passifs, mais créateurs, chacun/e selon son mode de création (dernière création en date : le livre de Philippe – Garnier – qu’Amélie vient de publier en ses éditions Premier Parallèle, est né chez nous ; nous reparlerons de cette Mélancolie du pot de yaourt). Deuxièmement, la littérature qui nous réunit n’est pas la littérature pour la littérature, mais la littérature vive, qui parle donc de tout. De fait, ensemble nous avons parlé de tout : de politique, de sexualité, du merveilleux de nos jours, de cinéma (d’où la photo, tirée de L’arrangement de Kazan, que je vous joins pour saluer notre regretté Kirk), de Wittgenstein et du dandysme féminin de Juliette Gréco, d’angoisse devant les périls historiques nouveaux, de la Culture contre la culture que produit la fine fleur littéraire française depuis vingt ans, de psychanalyse, de poésie, de « Rien comme quelque chose arrive n’importe où », du Vide aussi bien – de tout.
Quant à ce que les Quelques-Uns se manifestent publiquement sous une forme ou sous d’autres pour exprimer à l’occasion une vision qui ouvre le temps, on craint le leadership mais on attend toujours la création collective de ce groupe. Pour ne prendre qu’un exemple parmi des milliers, est-ce seulement par “ego” qu’Albert Camus et Max-Pol Fouchet ont créé une revue poétique de résistance en 1940 à Alger ? Les temps que nous vivons sont-ils à ce point reposants que l’on s’en trouve bien comme ça ? J’entends bien que le désir d’intervenir ponctuellement pour changer un tant soit peu la vie à partir du levier d’Archimède que constitue le langage inventif, passe désormais pour état d’âme personnel ou volonté de puissance individuelle… ; mais ça, c’est « leur morale et la nôtre », titrait Trotsky. En sept ans, nous avons évité tous les écueils des groupes culturels du précédent siècle, en sept ans il n’y eut ni commandement d’un seul, ni obédience esthétique ou idéologique imposée, nulle fermeture à quelque sujet que ce soit, il y eut liberté démultipliée les uns par les autres et décisions toujours démocratiquement prises. Résultat… : nous nous sommes toujours rangés à l’absence de volonté générale.
Il y a mieux. En inventant un nouveau prototype culturel, en ce moment de l’histoire où nous sommes instruits des dérives de la logique groupusculaire (qui, au demeurant, a beaucoup donné à vivre ; le Surréalisme par exemple). C’est dans cette optique que je vous ai souvent soumis le modèle du Différentiel, qui permet, autour du même moyeu (ce moyeu est dans notre cas l’acquis de nos forts et fins échanges et des affinités électives qui nous unissent), de conjuguer les différents rythmes des uns et des autres, ceux qui n’éprouvent pas le besoin d’action poétique et ceux qui l’éprouvent, en toute liberté réciproque dans un cas comme dans l’autre. J’avais d’ailleurs pris soin de vous reparler, en ouverture de notre soirée le 30 novembre (je vous transmettrai plus tard l’enregistrement du début de soirée, qui constitue un document dans l’histoire de notre groupe [2]), de cette invention du Différentiel, géniale de subtilité technique : transposée à la culture et aux groupes humains, cela n’a jamais été fait et peut constituer une des nouveautés qu’apporte notre groupe.
Désormais, des expressions publiques des Quelques-Uns auront lieu, sous une forme ou sous une autre, inventée selon les désirs et moments. Il n’y a pas lieu de craindre que nous signions de temps en temps une tribune, que nous fassions circuler le magnétisme des Quelques-Uns lors d’événements publics, sur scène, en librairie, en galeries, en boîte de nuit, et de jour aussi d’ailleurs tant qu’on y est; via aussi la nouvelle liberté offerte par internet sans les contraintes ni la régularité d’une revue imprimée, et toutes autres initiatives au fil de nos désirs et des opportunités que présentent les difficultés du monde.
De toute façon, quoi ? Y a-t-il une vie avant la mort, c’est la question. Or il n’y a guère de vie sans horizon, sans l’aimantation qu’entraîne l’horizon – sans aventure. Aventure = ce qui advient !… Quel suspense, vivre.
Au plaisir de vous revoir, chèr/es vous tous, Salut et Fraternité !
[2] Dans l’immédiat, renvoyons à l’étude de fond sur la manière dont on a aidé Ernst Jünger à édulcorer largement son œuvre et contourner son éthique d’un nationalisme gothique tout à fait teutonne nazi : Michel Vaoosthuyse, Racisme et littérature pure, La Fabrique d’Ernst Jünger, éditions Agone, 2005.
§ 9
Ce qui résulte d’une soirée européenne en temps menaçants
D’emblée, la réunion de ce mois-ci fut dans l’esprit originel des Quelques. Les Quelques c’est aussi cela, tout y recommence toujours en recommençant autrement. Les conditions techniques n’étaient pourtant pas données : la liaison en visio-conférence serait-elle possible entre Kiev, bombardée ou pas cette nuit-là, Londres et Paris ? Sur les murs ou dans nos tempes, certaines ombres étirées du Troisième homme en noir et blanc ont dû courir en ondes. Les sept visages apparurent sur nos écrans, nous rapprochant les uns des autres dans le cadre. Les trois qui étaient à Kiev, David di Nota et le couple Anne et Laurent Massart que nous retrouvions après bien des correspondances et leurs textes sur la guerre d’agression publiés en revue Esprit depuis deux ans, avaient la ferme décontraction de ceux qui en ont beaucoup vu chaque jour, deuils, destructions, courage, vie. Tous trois sont partis en Ukraine « pour voir et comprendre », alors qu’ils n’avaient aucune attache ukrainienne ni raison personnelle de quitter la France, où ils étaient bien. Partis dans le feu pour « examiner » par eux-mêmes, a confirmé Olivia de Resenterra notre interlocutrice londonienne elle aussi auteure, compagne de David. Entre Londres et Kiev, David envoie des billets sur réseaux et textes d’une écriture imparable qui frappe au cœur tout à la fois des livraisons d’armes et d’une pensée géopolitique débusquant à la verticale les onctuosités « réalistes » et dérapages du toujours renouvelé ventre mou. Y aller, explique Olivia, pour trouver l’écriture qui à la fois décrira et pensera spécifiquement cela d’inouï. Et, confirmé par Sophie Képès venue à notre Table-plus-que-ronde, qui a parlé d’expérience, ayant écrit et publié au temps du siège de Sarajevo, nous avons vite débouché sur la particularité inaliénable de cette affaire étrange qu’est la littérature : aller vers ce qui échappe, là où ça se passe. Là où il faut trouver le langage qui n’y est pas encore. Or, ce même langage est devenu un enjeu national pour les citoyens et pour les auteurs et artistes dont Olivia, David, Anne, Laurent récoltent la parole (moisson d’avenir). Le Russe, auparavant langue nationale avec l’Ukrainien, n’est plus langue maternelle à l’intérieur de soi ; avec tout ce que cela suppose comme torsion intime. Des écrivains, en l’occurrence nos Quelques interlocuteurs, ne sont peut-être pas mal placés pour appréhender cette déchirure pas seulement linguistique, qui confirme qu’une langue est patrie plus profonde que toute terre.
Et que nous apprennent nos amis « d’Ukraine » ? Que la poésie se démultiplie comme jamais dans le pays en guerre, dans une émulsion culturelle qui touche toutes les catégories de citoyens et d’expression. Danse, théâtre, concerts, revues numériques. Avec grandes lectures publiques où se pressent les soldats, qui plébiscitent tel poème comme à un concours, et dans les tranchées ils discutent tel choix verbal à telle place du poème plutôt qu’à tel autre…
Pourquoi nous a pris, en entendant cela qui nous parvient de sous les frappes russes, une très paradoxale paix morale ? J’ai été épuisé de soulagement dans la nuit. Pour tant de raisons. L’après-coup de la réflexion qui suit la séance de visio-dialogue a fait réentendre ce qui fut dit, et, oui, le violent apaisement en nous vient de ce que ce qui nous fut dit, nous confirmait ce que nous avons toujours misé contre vents et marées d’Ambiance. Je réentends… : la littérature ? Le besoin de voir et comprendre, indissolublement ; le senti et pensé. C’est la littérature qui peut motiver à « y aller », sous les frappes. Et en retour la réponse des Ukrainiens, des soldats discutent les poèmes aussi tangiblement qu’ils discutent d’armes pour se libérer.
Voilà, on se disait bien aussi que « le signe ascendant » est tout ce qu’il y a de réaliste. Un des chantiers à proposer est : redéfinir le/les réalisme/s. En tous domaines, économique aussi bien que littéraire, social, géopolitique ; l’heure est à cela. Les réflexions et descriptions d’hier soir le confirmaient : il n’y a rien de plus réaliste que de regarder la vie depuis notre conscience de la mort. Sophie l’a développé par des exemples et ce qu’elle en a tiré : la guerre à Sarajevo soulevait les gens « au-dessus d’eux-mêmes » – même si, après-guerre, ils retrouvent leur étiage… Qu’il faille la guerre pour que les humains sortent de leurs limites individualistes n’est pas admissible pour la « chasse au bonheur ». Il « suffit » de se rappeler la mort pour élargir la vie, quotidiennement renaître. « Le » réalisme est bien métaphysique, ou n’est qu’une version des réalismes. Notre époque a cela au présent comme en perspective ; la guerre d’Ukraine en ce sens marque, outre la Naissance d’une Nation, un retour à l’essentiel, au tonique vertige d’exister en le sachant.
Une tache de notre époque, l’éveil métaphysique : l’évidence toujours refoulée pourrait ne plus l’être, pour notre bonheur.
(La force de ces choses repousse le chapitre sur la turpitude littéraire française qui avait été annoncé en février à la prochaine fois, entre autres)






