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Jean-Philippe Domecq
§ 5
Politique de la poétique, au temps des Lèvres molles
« Le poids précis de l’univers, l’humiliation, la joie. »
(J-L. Borges)
Je sais bien qu’il est de mode et commode de faire sa moue de maturité avertie au seul mot de « politique ». Je sais bien que le mot indisposera plus encore si je l’accole au mot de « poétique. Eh bien, tant pis pour ceux qui voient dans le poétique un doux et réservé domaine. La politique de la poétique, c’est ne pas en rester là, jamais ; c’est avoir besoin de plus que tout ce qu’on imagine, pense et ressent seul. Il faut à chacun son langage et que celui-ci passe à l’Autre, ou l’on en reste là.
Ce ne sera pas la première fois que la création individuelle s’enrichit de la création collective et celle-ci de celle-là ; je suis reconnaissant à toutes les poignées d’êtres qui par la culture ont à eux seuls transmis leur belle audace de vivre, entre eux, au-delà d’eux, et dans la suite des temps.
La « pression poétique » fut peut-être la formule de chimie mentale que l’entité des Quelques-Uns invitait à exercer stratégiquement sur l’Ambiance culturelle française. Je dis « peut-être » alors qu’elle le fut assurément pour quelques-uns parmi les Quelques-Uns, d’emblée. Pas pour tous, à ce qui s’avèrera plus tard. – Attention, ceci n’est pas une allusion aux visiteurs de passage. Encore que… pourquoi ne pas en parler tout de suite ? Hein… Croquer vite fait les ombres et profils fameux ou non qui défilèrent entre et sur les murs de l’appartement ancien où se réunissait la compagnie, pourquoi ne pas !… Nous sommes dans un roman de la pensée, non ? Dans la vie aussi, d’ailleurs.
Des visiteurs de passage, il y en eut au fil des ans, et pas qu’un peu – tellement que d’aucuns se sont retrouvés les soirs de liesse entre mur et télé à celle-ci accoudés, le surplomb que ça donne sur les débats… (ceci juste pour dire). Nombreux les « De passage », donc, qui s’invitaient à jeter un œil – comme on dit sans mesurer ce qu’on dit – sur ce qui pouvait bien se tramer autour de l’improbable Table-plus-que-ronde dont l’occulte rumeur distillait vers le Toutout-Paris l’envie sociale d’en être avant les autres, qui fait le sel du pré-snobisme. Ce fut bien le seul « isme », au demeurant, dont un des Quelques-Uns se targua et défia l’« ismisme » d’avant-garde, boutade de courriel qui aurait dû suffire à confirmer que notre mouvement nouveau ne reproduirait pas le modèle des mouvements nouveaux du passé. Mais bon, à ceux qui ne pveulent pas comprendre, il est vain d’expliquer : soit qu’ils sont bouchés (voilà pour le « peut » dans le pveut), soit qu’ils ont intérêt à en rester là (c’est le « veulent », qui sonne bien, du pveulent). A ce genre d’indices on aurait dû pressentir les bornes, et moins longtemps tolérer la compression que les engoncés malins ont opposée à la pression poétique. Mettons-nous à leur place : pour « réussir », il ne faut pas que cela bouge autour des marches chèrement gravies. Ceux qui montent au mérite fournissent au manège contemporain de la société ce qu’il faut pour préserver son mécanisme d’ascension. Voltaire au moins souriait au Seigneur qu’il croisait sur le palier : « Vous descendez, je monte ». Arriviste s’il en fut, Voltaire n’hésita jamais à foutre en l’air ses savantes courtisaneries pour « écraser l’infâme » intolérance.
Toujours est-il que les défilants curieux ne sont pas passés à côté de l’aventure qui bruissait à la Table-plus-que-ronde de ce groupe étrange. Ils en sortaient amusés, et stimulés. Stimulés pas plus de vingt-quatre heures sans doute, mais c’est déjà ça. D’une part nos défilants s’avouaient, en bas de l’immeuble à minuit imaginez : « mais… qu’est-ce qu’on est libres à cette table ! ». Ce qui, entre nous, dit de Paris quelque chose que l’on n’aurait pas dit en des temps autrement oppressants, les années 30 par exemple, ou autrement entraînants, les années 60. D’autre part et surtout, nos visiteurs n’avaient pu manquer d’observer certaine rutilance de culot parmi les couverts ; et aussi cette faconde de liberté critique qui donnait au rire son littéral éclat, et, à la voisine du dessous et aux étudiants du dessus, le désir de sonner à ce théâtre. Nos visiteurs d’occasion, qui ne sont pas naïfs, craignant de l’être, sortaient de là épatés, pour une fois en ces temps. Enfin quoi, fallait-il que ces « Quelques-Uns » fussent gonflés tout de même, barrés complètement, barges ou pire : idéalistes – ce qu’à Dieu ou Rien ne plaise ! –, pour croire qu’une politique de la poétique, si affutée soit-elle, puisse modifier quoi que ce soit aux mentalités et, plus encore, au couvercle culturel français, si policé, n’est-ce pas.
Précisément c’était, et c’est la raison de plus, supérieure – et folle, selon les lèvres molles, qui pensent bien à demi -, raison pertinemment folle de parier que c’est possible, parce que sinon… Sinon, on a vu depuis.
Non que nous concevions la littérature comme mode d’action. Ses liens avec la société ne sont jamais voulus directement dans les œuvres qui font vivre ; c’est même pour cette raison, parce qu’elles ne l’ont pas cherché, qu’elles modifient les mœurs. Une œuvre de conquête érotique remue le corps social, en sous-main si l’on me permet, plus profondément qu’une œuvre combative. En attendant Godot de Beckett fait toujours bien dans la bouche d’un ministre ou d’un envoyé spécial très spécial de dictateur russe, alors que le très sûr Sartre déclarait à propos de cette pièce que c’était pas mal, Beckett, mais que peu après il avait vu à Moscou une pièce soviétique sur une grève en usine et ça c’était autre chose !… Nous en avons discuté un soir, de la littérature engagée à la Sartre, qui ne fut jamais en reste de coups de talon rhétoriques comme on les aime en France et pas seulement chez les auteurs collaborateurs ; ce fut un de nos nombreux échantillons de réévaluation souhaitable, la réception de Sartre restant encore laudative en vertu de la tradition française de s’incliner devant ses grandes figures littéraires arrivées. Cela fait partie des chantiers qui auraient pu être lancés dans une revue à créer ou des tribunes collectives, si des lèvres molles n’avaient trouvé que c’était aller « trop loin ». Nous pourrions revenir, dans un chapitre, sur le roman national littéraire très particulier de ce pays.
La pression des mots libère d’oppressions pas seulement par la frappe de notre discernement critique mais aussi par la pression inventive de nos créations. Pourquoi choisir entre le travail du positif et celui du négatif, dialectiquement ? La poétique que nous mettons en œuvre était et est en constellation expansive, comme on le verra, et c’est déjà tout vu si on se donnait la peine de nous avoir lus. Les œuvres sont là, en fait d’ouverture sensible et spirituelle, d’abandon poétique, de vie vue d’ailleurs, de ce que « rien n’est banal au monde, tout dépend du regard », etc, etc. Quant au climat des soirées à Quelques-Unes-et-Uns, il fut hautement festif, table à la Molière, j’y tiens, à ce qui s’appelle « faire la vie » !
Mais alors, pourquoi le lancinant « peut-être » par quoi commença ce chapitre ? Que s’est-il passé, au fond ?
Très au fond, une bonne raison, d’abord. Nous étions partis sans a priori aucun. Le mouvement des Quelques-Uns n’avait pas formulé de « pression poétique » à l’origine, rien défini par manifeste ni par écrit ni de quelque manière que ce soit. Cela demeurera une de ses originalités historiques. Nous sommes assez instruits par l’Histoire, le temps n’est plus aux obédiences esthétiques unilatérales comme au XXème siècle. Pour autant, si notre indéfinition initiale traduisait un discernement du moment où nous sommes, cela n’enlevait rien à la pression du désir, au contraire. Au fond, cette histoire de « pression poétique » revient à ce qu’énonce Freud : « Si on cède sur les mots, on finit par céder sur les choses ».
L’Ambiance dans laquelle naquit ce mouvement, n’a fait que le confirmer. Je dis « l’Ambiance » comme Balzac mit majuscule à « Rente », toutes lourdeurs égales d’ailleurs dirait la mathématique de la servitude, qui pour se perpétuer régulièrement s’améliore, comme la bêtise grâce aux progrès de l’intelligence.
Nous avons commencé à nous réunir vers 2013 tandis que la foire aux vanités littéraires, à force de logique médieuse et de narcissisme libéral qui va très bien avec, devait se lâcher dans une systématique psychologisation de toutes opinions. Comment discuter si ce que je dis n’est entendu qu’en tant que mon opinion, ma subjectivité, « ton histoire personnelle », typique phrase de lèvres molles ? L’aimable bêtise épuise, d’où ses victoires.
Il n’y eut pas de résistance. Pas de… pression qualitative (je ne parle pas de mes écrits sur la bêtise cultivée puisqu’on n’en parle pas : puisqu’ils m’ont valu liste noire : puisque cela fait peur). La peur de dire quelque chose contre l’oppression culturelle, cela existe comme cela a existé, faut-il le rappeler ? Il le faut et cela se paie. La peur et la coercition par « mort sans phrase » (plus d’articles sur ce que vous écrivez, mise à l’écart éditorial, etc, on n’imagine pas que cela se passe dans la culture, plus que dans l’économie ou la politique), ont endurci l’arrivisme sélect, qui a libéré la vulgarité qui, ne se rendant de compte à soi-même ni de rien, ignore la peur. Pour résumer à grands traits en ce début de manifeste ouvert (pour la première fois dans l’Histoire : ouvert à qui pveut, non prescrit par un seul), tout le monde admet maintenant, mais un peu tard, que la révolution réactionnaire n’a pas eu peur des mots, elle. Elle joue même à fond de la transgression que l’intelligentsia de gauche croyait réservée à la philosophie érotique de Georges Bataille. Dans le relâchez-tout dont il n’a donné que le ton que ses fadas prennent pour du style, le romancier idéologique Michel Houllebecq a ouvert les vannes à ce qu’il m’a fallu nommer l’école du « Glauquisme ». Le glauque serait le fond du vrai. S’il suffisait d’être cynique pour être réaliste…[1]. Cet écrivain a, parmi ses opinions d’anguille poisseuse, exprimé sa faveur pour Trump, plus carnavalesque que lui dans l’audace vulgaire. Houellebecq n’est qu’un symptôme mais il a libéré les pulsions préalables aux idéologues aboyeurs dont se lamentent ceux-là mêmes qui l’ont promu comme des abrutis. De la Grande Régression intellectuelle des années 10 et 20 du XXIème siècle, plus précisément : de la Révolution de l‘Inintelligence qui caractérise l’actuelle rupture de valeurs, le spectacle littéraire français et le niveau de ses débats auront été l’avant-garde qui s’ignore, annonciatrice à sa petite façon et de longtemps. On y et en reviendra.
Mais, détendons-nous…
Il y a un peu de fantastique dans ce roman, oh pas grand-chose, mais qui lève un coin du voile sur le bizarre passage des Quelques-Uns aux Quelques. On a appris une chose, à l’usage, du haut étage où ils se réunissent. D’ordinaire, « l’esprit de l’escalier » c’est la répartie qu’on trouve trop tard, après la discussion ; mais là, force a été de constater que cet escalier-ci ne donne de l’esprit qu’en montant, pas en descendant. Si on avait su !… Il y avait des bouchés volontaires et des lèvres molles dans ce groupe, certes, on l’a assez compris, mais ce n’était peut-être pas lacune d’esprit de leur part s’ils ont fait inertie.
Et puis ceci aussi, tant qu’on y est : l’étage étant haut, l’appartement fut baptisé la « Tour-d’y-voir-venir », donnant sur la plus grande gare d’Europe, par la même fenêtre sur laquelle s’ouvre Hugo Cabret, le film que Martin Scorsese a consacré à Méliès. Comme quoi, et sans crier gare, vient d’être assurée ce qu’il faut bien nommer, en style de roman, la situation. A présent, le suspense de la pensée peut revenir à ce « peut-être » en suspens sur nos têtes depuis le début du chapitre.
Si on a écarté celles des arrivants d’occasion, quelles têtes ont bloqué l’aspiration poétique ? Le blocage vint de la majorité de permanents initiaux, là est la surprise, sans qu’il y ait de raison d’être déçu, on n’avait qu’à voir avant. Les lèvres molles distillèrent le sémillant dissolvant du scepticisme. On a toujours l’air fin quand on toise mondainement celui qui aspire à autre chose. Maintenant, pourquoi l’obstruction corrosive, une petite énergie si négative, insidieusement dévalorisante de tout ce qui pourrait dépasser la prudence tactique ? La réponse est dans leur inertie assumée : ils trouvaient que c’était ambition que de vouloir autre chose, ils raisonnaient donc en termes d’ambition personnelle. Ils tenaient à ce que ça ne sorte pas de la Tour-d’y-voir-venir.
Ça… ? Pendant ces années, neuf ans, ce fut le gai savoir, du tonique créé véritablement. Nul ne démentira jamais que je me suis constamment voulu garant qu’un tour d’esprit de bienveillante exigence impulse chaque soirée, chaque débat, généralement improvisé tant nous avions écoute et répondant. Soirées à approfondir avec Frédéric Joly sa biographie littéraire et politique de Robert Musil ; soirées sur la poésie, sur Borges, Pessoa, Michaux, dont une particulièrement joyeuse et tardive avec Jacques Réda pour ouvrir l’année 2017, où nous ne savions pas que l’une d’entre nous, Anne Dufourmantelle, nous quitterait tragiquement à l’été. Soirée avec l’éditeur et le traducteur de l’œuvre complète de Philip Larkin, dont un vers d’une métaphysique suprêmement évidée nous est devenu viatique en fin de courriels :
« Nothing, like something
Happens anywhere ».
« Rien, comme quelque chose
Arrive n’importe où ».
Un des fils rouges de nos réflexions demeurant le langage, il devait advenir que l’un d’entre nous en dise long, via Robert Antelme et Marguerite Duras, sur le soi-disant silence des déportés du retour des Camps alors que non, ils voulaient parler, mais sans écoute. La psychanalyse, bien sûr, souvent ; l’actualité cinématographique, beaucoup, certaines séquences de films antérieurs faisant office de nouvelle sorte d’apéritif, onirique, entraînant. Traversée des événements, attentats, première élection de Trump, pandémie, l’apolitisme très politique du « en même temps » en toute perversité acceptée par les bien-pensants ; souhait d’intégrer à la réflexion politique la responsabilisation des peuples électeurs ; eau tiède du Nobel attribué à Modiano après Le Clézio et avant Ernaux, ce qui, en fourchette de quelques années, fait l’incontestable habileté gallimardienne. Publication de deux romans retrouvés de Céline par le même éditeur pas plus gêné que sa NRF pendant la guerre, sous les bravos de l’intelligentsia de gauche y compris – il faudra décidément en reparler, ici qu’on est libre sans éditeur, parce qu’elle influence et révèle l’Ambiance, cette tradition de veulerie littéraire. Mais d’abord, pour comprendre ce qui va se passer, lecteur, sache que nous préférions parler, nous autres, du Guerre et Paix contemporain que fut la trilogie Ton visage demain, de Javier Marias ; de 2666 et des Détectives sauvages de Roberto Bolaño, de ses chroniques critiques qui n’avaient pas françaisement la trouille de discerner. Nous ne parlions pas de Houellebecq, Angot, Beigbeder, ni du Spectacle présentant comme « intellectuels » des médieux comme Onfray après BHL et autres. Ceci vite expédié ici pour rappeler qu’a contrario le travail du positif, la compagnie des Quelques-Uns l’a plus qu’accompli, proposé, de l’avis de tous les participants. Mais, mais chaque fois qu’il fut question de sortir cette créativité de la Table-plus-ronde, de manifester publiquement la nuance critique de jugement et l’amplitude de désirs que l’Ambiance du temps a étouffées au point de la censurer par autocensure conséquente : chaque fois une majorité des Quelques-Unes-et-Uns a stratégiquement bloqué.
C’est à n’y pas croire, la compagnie s’est révélée poreuse à l’individualisme concurrentiel qui sature la société contemporaine. C’est entré jusqu’à nous. Ils et elles venaient là mais gardaient à l’esprit de ne pas compromettre les carrières dans un milieu parisien qui ne pardonne rien et permet beaucoup moins que le milieu politique, contrairement à ce que croit l’opinion commune. Le narcissisme psychologisant a tellement miné toute valeur, qu’il a fallu entendre qu’il était narcissique de vouloir manifester publiquement le point de vue des Quelques-Uns, à la manière par exemple dont Camus et Max-Pol Fouchet à vingt ans créèrent une revue pour résister – ne serait-ce que cela ! L’argument dissuasif de « l’ego » proféré par qui se foutait bien que Quelques-Uns fassent Quelque chose, laisse un je ne sais quoi de typique dans les souvenirs.
Peu à peu, par effet conjugué de frein sourd et d’émollientes mignardises, la pression poétique, qui naît de ne pas pouvoir se contenter de soi, de sa seule vie, du « il en sera toujours ainsi », passa sous silence, attentive à tous mais écœurée par la peur qu’avaient les autres de se faire mal voir du milieu. Au fond, ces fins s’en foutaient, de toute pression poétique. Mais le taisaient d’un air entendu ; il vous vient, les observant, des croquis et notions : Paris réussit aux fins-lourds (= se trouvent légers) et aigres-fins (= se trouvent rebelles). Comme il n’était pas question d’exclure à la mode surréaliste et situationniste – ce qui n’empêcha évidemment pas la mauvaise foi des lèvres molles de le dire, dissuasion d’après-coup peut toujours servir – mais qu’il n’était pas plus question de confondre tolérance et indifférence bon teint, il fallut bien que se disjoignent le cercle proche du moyeu immobile qui fait tourner, et le cercle plus exotérique de ceux qui venaient là comme ça.
On avait pourtant proposé et dessiné un révolutionnaire modèle de groupe culturel permettant d’embrayer les uns aux autres plusieurs rythmes plus ou moins engageants et plusieurs sous-ensembles en cercles : le Différentiel. Cette grande roue ingénieuse que nous voulions tôt et pouvons enfin appliquer à tout groupe d’invention civilisationnelle, méritera son épisode prochain dans ce feuilleton, à présent que cela s’est ouvert sur le monde.
Puisque le Différentiel en sa souplesse fut quand même refusé par malins et malines, ce fut logiquement qu’arriva, au bout de neuf ans, la passation des Quelques-Uns aux Quelques. Filtrage, divergence ou séparation, scission si l’on veut.
C’est fini tout ça. Finis les grands désirs et la tonique inquiétude, l’heure est à l’hystérie des modérés, à la tolérance noyée dans les eaux tièdes de l’indifférence et du calcul de soi.
[1] Cf. le dernier des enregistrements des tablées in https://lescorpscelestes.fr/les-quelques-groupe-litteraire-domecq/
§ 6
Le Congrès de Hambourg
Je me suis laissé dire, ou raconter, que dans la période où la boxe était la plus populaire aux Etats-Unis, à un moment les trucages s’étaient tellement généralisés que, plus un match n’étant faussé, les parieurs commençaient à ne plus savoir qui valait qui et quoi. En conséquence, les mafieux et bookmakers qui tenaient le marché se réunirent en conclave et décidèrent d’organiser, en hiver avant l’ouverture de la saison des rings, une semaine de combats à huis clos en Europe, à Hambourg, où ils firent venir en avion et s’affronter les champions qui étaient considérés comme les meilleurs avant que la corruption n’eût brouillé toute évaluation. De ce séjour entre hôtels et matches secrets, ils revinrent aux Etats-Unis avec leurs calepins annotés selon un classement sérieusement étalonné qui, le temps que le naturel humain revienne au galop, laissait un répit de paris non truqués.
J’aime cette histoire. Pas seulement parce qu’elle est de juteuse logique ; mais aussi parce qu’elle fait rêver. On me voit venir, n’est-ce pas, rêver de cette histoire de paris à Paris, un bon congrès, n’est-ce pas, où « Quelques-uns » ou « Quelques », je dis ça comme ça, donneraient rendez-vous sur scène dans un théâtre deux à trois soirs de suite par an, un show, du Broadway comme n’avaient pas peur d’en administrer les Ginsberg, Ferlingetti, Burroughs, de la Beat Generation en tournées dans leur vieille Chevrolet d’une université à l’autre, et l’on discuterait librement, très publiquement, ostensiblement, jovialement, rigoureusement, jubilatoirement, drôlement, analytiquement, honnêtement, férocement, intelligemment, finement surtout, finement enfin (je peux vous aligner comme ça les adverbes à la Artaud si vous voulez – vous n’y tenez pas ?), de ce qui a été promu par presse et médias dans l’année, et même depuis des années, vu le stock ! de littérature et idées françaises. Bien entendu et tout comme dans la boxe, le « quelque chose de pourri au royaume » des coteries reviendrait au jeu parisien, mais entretemps on aurait quelques années inoubliables qui par la suite pourraient être invoquées et culpabiliser quelque peu, puisque ce milieu et aucun milieu ne sont pas capables de tenue par eux-mêmes. Le Congrès pourrait s’intituler « Comédie de la critique ! », avec le point d’exclamation inclus dans le titre (forcément), cette fiesta annuelle faisant bilan de Critique de la critique… Et en effet, pourquoi la critique culturelle serait-elle seule au-dessus de toute critique ? Y aurait-il prêtrise ?
Quoi ? Des cris, là-bas… Oh la clameur… Tout de suite les hauts cris, j’entends d’ici… ! Croyez-moi, il est funeste et vain, en libre culture, de dire les choses, de dire, par exemple, que…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………(prochain épisode : le Grand Différentiel, et la veulerie littéraire française)
[1] A qui pensera qu’une parenthèse est expéditive pour un si mûr point de vue, proposons de consulter les deux tribunes parues dans Le Monde, accessibles directement sur ce site www.lescorpscelestes.fr , onglet du livre en cours « De l’Ambiance littéraire ». Ainsi que la seule critique de la « littérature » et de l’encensement pro-Houellebecq dès ses débuts, dans La Situation des esprits, 2003.

