Puissance de la douceur, d'A. Dufourmantelle

 

Extraits de Puissance de la douceur, d'Anne Dufourmantelle, Manuels Payot, 2013

 

Origines

Venue du plus loin de la mémoire de la vie, là où mère et enfant ne font qu'un, corps fusionnés, la douceur évoque un paradis perdu. Un avant originel qui serait une aube. Mais dès le commencement, il y aura eu de la violence, de la terreur, du meurtre. Le mimétisme et la rivalité qui font flamber la haine; pas de parole sans trahison et de civilisation sans l'attrait de la cruauté la plus raffinée. Le paradis est toujours déjà perdu si on le rapporte à l'origine, et ce constat n'appartient pas aux seuls mélancoliques. Vivre est une conquête arrachée à cette passion de la perte qui est aussi un leurre; les épopées, les récits, les mythes le rappellent. Il faut avoir le courage de ne pas acquiescer à cet élan perdu car il est une terrible méprise, il fera le lit de tous les ressentiments à venir. Il donnera raison au sacrifice.

Intelligence

La douceur est d'abord intelligence, de celle qui porte la vie, et la sauve et l'accroît. Parce qu'elle fait preuve d'un rapport au monde qui sublime l'étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute chose et tout être. Elle est une appréhension de la relation à l'autre dont la tendresse est la quintessence.

Une transformation silencieuse

Il nous faut reconnaître la place centrale que la culture chinoise accorde aux transitions, aux germinations invisibles et à la vie sensible. En Occident, les changements sont captés selon le principe de l'événement, qu'on s'empresse de catégoriser. On est aveugle à l'imperceptible. Dans une culture du résultat, le discontinu fait mirage. Or à chaque instant, tout se modifie. Mais comment cela est-il arrivé? Perçoit-on encore le moment de l'événement quand on s'attarde à chaque détail d'un processus en devenir? La douceur est exactement faite de cette étoffe car elle n'est pas saisissable catégoriellement, mais seulement existentiellement. Comme sensation et comme passage, ou puissance de métamorphose.

En enfer

Le génial psychiatre de guerre W.H.R. Rivers fut assigné, pendant la Première Guerre mondiale, à la « réparation » des soldats pris d'hallucinations et d'angoisses qui s'effondraient en pleine bataille. Ni déserteurs, ni lâches, on ne pouvait les fusiller. Il fallait tenter de les guérir... pour pouvoir les renvoyer au front, se battre. La tâche était éprouvante. Les hommes ressentaient dans leur corps et leur psyché le souffle qui avait coupé en deux leur camarade, ils revoyaient la scène dans un présent figé et gardaient en eux l'anesthésiante odeur du sang. Ils étaient des damnés vivants. A ces êtres, Rivers a proposé une écoute qui recréait la fiabilité d'un lien, fondée sur la proximité, la capacité de promesse et la mansuétude. Ce qu'il leur offrait n'était ni une rédemption ni une échappée possible, mais une parole qui venait donner un abri à la mémoire des morts et rendre aux vivants une ère de vie.

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