Connivences

 

 

Les Corps Célestes est une aventure collective. On pourrait s'interroger sur la place que notre société accorde à la critique littéraire, celle qui éclaire les oeuvres en profondeur. Un sentiment de découragement ou de colère nous saisit vite quand on a conscience de ce qui se passe. D'autres que moi analysent très bien la situation. Je n'y reviendrai pas. Ce qui m'intéresse, en revanche, c'est de montrer l'espace de liberté dont nous disposons, tous, cet espace que ni les imposteurs, ni les hypocrites en tous genres, ne pourront atteindre.
Il y a un réseau de sens profond à faire émerger. La connivence qui s'établit entre les êtres, discrète, subtile, révèle une sensibilité partagée. C'est sur cette base-là que peut s'ériger un projet intéressant.
La raison n'a aucune part dans ce processus. Nous sommes magnétiquement attirés par ces possibilités qui nous sont offertes et que nous accueillons souvent avec désinvolture. Avant que l'à quoi bon balaie tout sur son passage, je souhaite faire se rencontrer ces talents: musiciens, comédiens, sculpteurs, bloggeurs, en marge de notre société, toutes ces personnes qui pourront faire entendre une voix, parce qu'elles dévoilent, mettent à nu et touchent à l'essentiel.

 

 

Serge Rivron au Point d'Encrage

Vous pouvez écouter l'enregistrement d'une partie des textes lus par Serge Rivron et Isabelle Barthèlemy à la librairie du Point d'Encrage. C'est lors de cette lecture publique que j'ai rencontré l'auteur et la comédienne.

Ces photos ont été prises lors de la première session d'enregistrement, au studio Nocturnes.

VR

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L'expérience du modelage...

Une personne m'a demandé récemment comment j'allais m'y prendre pour me défaire des idéologies et lire le monde à la lumière des mythes... Curieusement, je n'ai pas pensé à la littérature, mais à la sculpture, comme expérience la plus directe pour découvrir l'humain et remonter aux sources. Je publie ci-dessous un texte qui rend compte de cette expérience. Il a été écrit à la demande d'un ami sculpteur.       Une personne m'a demandé récemment comment j'allais m'y prendre pour me défaire des idéologies et lire le monde à la lumière des mythes... Curieusement, je n'ai pas pensé à la littérature, mais à la sculpture, comme expérience la plus directe pour découvrir l'humain et remonter aux sources. Je publie ci-dessous un texte qui rend compte de cette expérience. Il a été écrit à la demande d'un ami sculpteur.

 

 A Henri-Paul,

 Je suis une femme et je n'ai jusqu'à présent sculpté, enfin plus précisément modelé, que des hommes. Un concours de circonstances peut-être.
Le travail de la terre révèle que nous avons dans les mains la mémoire de notre propre corps, une structure profonde indélébile qui resurgit quel que soit l'être que l'on modèle. Il faut apprendre à reconnaître cette empreinte: elle est juste car elle est unique. Cette marque personnelle donne à la sculpture un caractère et une âme.

Sculpter, modeler, c'est permettre une rencontre.
Un modèle se présente. Il dit poser pour gagner de l'argent. C'est la réponse sociale la plus appropriée, celle qu'on ne peut réfuter. En fait, c'est tout autre chose qui se joue. Si je considérais le modèle comme une personne qui pose nue pour gagner de l'argent, j'en ferais un homme objet. Or, cette personne qui se dénude met à l'épreuve sa pudeur et la mienne. Je ne peux donc pas la considérer comme un objet. Le faire reviendrait à nous déshumaniser et à réduire à néant toute possibilité de rencontre.
L'homme est nu. Il est debout devant moi. Je n'ai jamais vu un homme aussi beau. Ma gorge se serre. Comment rendre compte de cette beauté?
Ce n'est pas un jugement purement esthétique. De lui émane beaucoup de grâce et de douceur. Voilà un Adonis. En retrouvant l'essence même de la force et de la beauté, je redonne aux mots un concept dont ils s'étaient vidés. Cet homme est beau et fort. Ce sont ces mots-là qui me viennent et qui me saisissent. Je crois que c'est la première fois que je me dis d'un inconnu qu'il est « beau » et « fort ». Ca peut paraître surprenant, mais ça ne l'est pas tant que ça. J'ai appris à ne pas voir les hommes qui me regardent dans la rue. Et quand bien même je me permettrais d'en observer un tranquillement, parce que je le trouve beau, je sais que ce regard serait interprété comme un jeu de séduction. Nous sommes prisonniers de codes sociaux qui nous empêchent de nous voir. Ici, dans cet espace de création, les codes qui régissent les rapports humains sont bouleversés. Je peux regarder un homme nu, être fascinée par sa beauté, sans que cela induise la moindre intention de ma part.
Nous sommes donc tous les deux vierges de toute représentation. Mon regard va l'amener à se dévoiler. C'est à ce moment aussi que la pudeur joue un rôle important. Si je veux saisir la personnalité de cet homme, il faut qu'un climat de confiance s'installe.
Il est nu pour que je le voie tel qu'il est. Sans artifice. Sans signe particulier. C'est un cadeau qu'il me fait. Cela signifie que je n'ai pas le droit de projeter sur lui des représentations erronées, liées à mon vécu. Tout ce que j'ai engrangé – héritage familial, conditionnement social – biaise mon regard et me trompe. Qu'est-ce qu'un homme? Ce que je vois ne correspond pas à l'image que j'ai des hommes. J'ai laissé en moi un espace vacant, une réalité non actualisée: pourquoi la nudité de cet homme, comme celle de ceux que je verrai par la suite, pourquoi la nudité me touche-t-elle autant? Si je veux que ma perception soit fine et juste, je dois avant tout prendre conscience que des mécanismes incrustés, difficilement nommables, obstruent ma vision. Je suis dans une dimension spirituelle exigeante et totale. J'accepte cette épreuve, l'effondrement intérieur nécessaire à la naissance d'une réalité recomposée.
Quel que soit l'âge de la personne, quelle que soit sa morphologie, la rencontre avec la nudité ouvre de nouvelles perspectives. Ce corps me raconte une histoire. Et cette histoire, c'est à moi de la vivre, à pleine main, grâce à la terre qui va se soumettre à mes gestes.
Nous sommes dans un espace privilégié, virginal. Un espace de silence. Le contact qui s'établit échappe aux mots. Nos instincts nous parlent. C'est l'histoire d'une rencontre entre une femme qui dévoile et un homme qui s'offre. C'est très rare. La terre, fraîche et docile, répond à mes gestes et c'est ainsi que je crée un homme à mon image.
Il me montre ce qu'il est et je décèle, au-delà de sa morphologie, ce qui fait de lui un être vulnérable. Je le crée donc ainsi, avec les frémissements de sa chair, avec la texture de sa peau et son regard, tourné à l'intérieur. Il y a cet instant à partir duquel nous perdons la notion du temps. Lui saura quand s'arrêter, parce qu'un muscle lui fait mal. Les pauses, les reprises, cadencent ce moment de création. Le regard reste avide. La terre sèche. Il faut aller à l'essentiel. Et l'essentiel n'est jamais dans la démonstration de la force mais toujours dans l'expression de la vulnérabilité. Ce qui est intéressant n'est pas de sculpter un corps athlétique, parfaitement proportionné, mais de percevoir ce qui caractérise la beauté et la singularité de ce corps: la pose choisie donne une orientation, ce que dégage la personne dit le reste.
D'un accord tacite, nous esquissons une trajectoire. Je donne à voir le repli, le déploiement, l'effort ou l'endormissement. Ca peut être l'expression d'une tension ou d'un abandon complet. Il y a des corps qui ont tendance à dominer et qui se retrouvent allongés, démunis; des corps fragiles qui se déploient généreusement.
Nous jouons. Il y a toujours une représentation ancestrale à déceler. A travers cette expérience, nous découvrons ce que l'homme vit et revit depuis toujours. L'émotion est forte quand la rencontre exhume des images symboliques. C'est la représentation archétypale de l'homme que je m'approprie. Nous avons réussi à éloigner de nous tout artifice social pour remonter aux sources et saisir ce qui caractérise l'humain. Je pense au premier homme, être d'argile animé grâce à une intervention divine.
Nous jouons. Dans son immobilité complète, l'homme danse. Dans mes gestes patients et réguliers, je ralentis mon rythme intérieur au point de toucher ce que je recherche depuis toujours. C'est un sentiment de joie qui m'habite. Je ne l'ai pas trahi. J'ai su voir qui il était. Il regarde ma sculpture. Il m'observe alors que je lisse son corps. Je me sens gênée, à mon tour dévoilée. C'est un moment de complicité.
Nous jouons. Il sait qu'il m'intimide par son regard. Mais il est heureux de s'en remettre à moi.
L'acte créateur, dont nous sommes tous les deux les instruments, permet cette interaction.
Nous sommes, l'un et l'autre, généreux. Cette profonde connivence s'établit sans échange verbal, presqu'à notre insu. Le silence agrandit notre espace intérieur. Tous nos sens sont en éveil. Notre capacité à écouter ce qui se passe nous fascine. C'est un moment d'intimité que la terre rend éternel.
Je suis une mère, une soeur, parfois une amante. Je protège cet homme. Il s'est mis à nu et je me sens responsable de lui. Grâce à ce sentiment de respect, je deviens un guide sûr. Je ne peux montrer ce qu'il est qu'en assumant ce que j'éprouve pour lui. Il devient ce corps que j'ai dans les mains. Je peux lui faire mal. J'ai envie de le préserver. Ce petit homme que je tiens cristallise le moment le plus intense de la rencontre. Au début, je le connaissais à peine. J'ai appris à l'aimer. Je n'en finis plus de le chérir.
Le modèle est parti s'habiller. L'homme reste là, sous mes yeux. Son corps palpite. Sa peau frémit. Je vois Enkidou, être de terre et de sang, prêt à se déployer et à courir. Il me semble que l'homme que j'ai créé va se lever et vivre à son tour.

 VR

 

 

 

Imagho et Mocke

Je voudrais témoigner d'une expérience particulièrement belle et rare. Imagho est le projet musical de mon compagnon Jean-Louis, guitariste. Cela fait des années que je l'accompagne dans ce projet. Sa musique atteint une telle délicatesse et une telle profondeur que l'habitude de l'entendre ne m'a jamais empêchée d'être touchée. C'est, à chaque écoute, un grand moment de rêverie.100_2697
Je n'ai jamais été convaincue par les tentatives d'autres musiciens de jouer avec Imagho. Cela requiert une connaissance de son jeu et une subtilité dont peu sont capables.
Il y a quelques jours, Mocke Depret (guitariste pour Holden, Arlt, Swann, membre du duo Midget!) est venu au studio de Jean-Louis. Depuis novembre 2012, ils avaient le projet de faire un album ensemble d'après les compositions d'Imagho. Jean-Louis lui avait envoyé par fichiers 8 morceaux sur lesquels il a travaillé en 2013.

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Ce qui s'est passé pendant ces trois jours d'enregistrement en direct est étonnant. J'ai découvert ce duo, que je ne connaissais pas, avec la curieuse sensation que Jean-Louis jouait avec son alter ego. Jamais personne n'a compris aussi bien sa musique, n'a parlé ainsi le même langage musical que lui. Je les ai vus enregistrer les morceaux, réussis au bout de deux ou trois prises, sans difficulté. Ils me faisaient écouter le résultat de leur travail mûr, abouti, alors qu'ils jouaient ensemble pour la première fois. Il y a dans leur jeu une part de surprise et d'improvisation: ils ont l'aptitude de s'entraîner l'un et l'autre et de changer de couleur, au même moment. On a l'impression que leur esprit a pris les mêmes chemins de traverse, que leur sensibilité s'est déployée avec la même ampleur et la même générosité. Les écouter était un grand bonheur.
Il faut maintenant qu'ils trouvent un label pour ce disque. Je leur souhaite de faire de nombreux concerts.

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Jean-Louis et Mocke

Je remercie au passage Mocke pour nos discussions intéressantes sur la littérature. On n'a pas eu le temps de parler de Paul Gadenne qu'il apprécie autant que moi, ce sera pour une autre fois, mais il m'a incitée à lire Roberto Bolano, je n'y manquerai pas. J'ai évoqué l'indigence des médias, le fait que certains se réfèrent aux Inrockuptibles, comme à un magazine ayant encore une quelconque valeur, alors que c'est devenu un journal absolument insipide et corrompu. En musique comme en littérature, les relais de qualité sont à créer. De belles rencontres comme celle-ci permettent de persévérer dans la voie de la liberté absolue.  VR

 

 

 

 

L'acte créateur ou l'expérience de la médiation divine
Je tiens à remercier l'ami qui a posé de nombreuses heures pour moi, en espérant qu'il n'a pas trop souffert! J'en profite pour publier un extrait d'un article que j'ai écrit en lisant les Commentaires de textes pythagoriciens, de S. Weil.

 

(...) Sculpter d'après modèle vivant permet de faire l'expérience de la médiation divine. Quand je crée, je suis dans un espace clos, à l'abri du regard des autres. Aucune contrainte ne pèse sur ma pensée. Cette liberté d'être ouvre à la médiation qui est le passage entre deux. Je n'ai pas plus d'importance que le modèle, ce qui compte, c'est l'espace vacant entre nous. C'est par cette distance que la médiation peut se faire. La terre, informe, a la même fonction médiatrice que le Verbe, et l'inspiration la même fonction que le Saint Esprit dans la Trinité, dont S. Weil rappelle justement qu'il s'agit du feu, ou Hestia, le foyer central.100_3047

La création est un acte de dépossession qui nous permet de toucher la beauté grâce à un regard d'amour. Si je pensais mon oeuvre réalisée comme un but en soi, je ferais de l'art un acte autotélique parfaitement stérile. L'oeuvre n'est pas seulement le résultat, elle est ce qui se joue entre deux êtres au moment de créer. L'alchimie la plus réussie échappe au regard de tous. Elle est éphémère. Elle est de l'ordre de l'invisible et permet une mutation profonde de l'espace intérieur. C'est en cela qu'elle participe au nécessaire renouvellement de notre monde.

Sculpter une personne nue, c'est créer un espace de réconciliation, celui dont tout le monde rêve, entre deux êtres, pour moi, entre l'Homme et la Femme. S. Weil souligne: « Quand on applique aux hommes la formule: « l'amitié est une égalité faite d'harmonie », harmonie a le sens d'unité des contraires. Les contraires sont moi et l'autre, contraires si distants qu'ils n'ont leur unité qu'en Dieu. » Je m'oublie quand je modèle, comme le modèle s'oublie quand il pose. Nous sommes les instruments de quelque chose de plus grand que nous, matérialisé par mes gestes, dont le résultat est la sculpture. Nous opérons le passage entre le multiple et l'un, c'est une union invisible entre l'homme qui s'offre et la femme qui crée, union possible parce que nous avons laissé un espace vacant entre. C'est le regard d'amour, qui se loge dans cet espace, qui permet aux deux de ne faire plus qu'un. L'expérience de la sculpture, par la réunion des contraires que sont l'homme et la femme, permet ainsi d'éprouver la médiation divine.

100_3055_2Dans cet espace, le lien social n'existe plus. Nous sommes proches d'une expérience mystique dans la mesure où le don et l'abandon sont les conditions nécessaires à l'accomplissement de la rencontre. Cela rejoint ce que dit S. Weil: « La justice surnaturelle, l'amitié ou l'amour surnaturel se trouvent enfermés dans toutes les relations humaines où sans qu'il y ait égalité de force et de besoin il y a recherche du consentement mutuel. Le désir du consentement mutuel est charité. » L'homme qui pose est le médiateur du masculin, la femme qui saisit ce qu'elle voit, traduit dans un langage non verbal, des impressions qui synchronisent des instants fugitifs de l'existence, c'est en cela qu'elle est à la fois Mère, Soeur, et Amante. Elle redéploie en quelques heures toute la connaissance qu'elle a de l'homme, tout en s'appropriant ce qu'elle perçoit de la nature profonde du modèle qui accepte d'être découvert.
C'est une mise à nu qui ressemble au dénuement de l'être qui prie. Dieu en créant l'homme avait à l'esprit cette communion possible entre lui et sa créature. L'existence est une longue recherche de ce contact originel profond et harmonieux. Quand on a conscience de la beauté et de la vulnérabilité de cet état, l'acte créateur n'est qu'une reconnaissance infinie de cette ouverture possible et accordée.       VR

 

 

Argile un court-métrage de M. Guerrazimages-1

Je vous invite à lire un entretien avec Michael Guerras et Olivier Dreux, réalisateur et scénariste d'un court-métrage sur l'expérience du modelage qui dévoile une nouvelle facette des rapports homme/femme dans la création.

 

 

 

Argile est un court métrage qui met en scène une vieille femme aveugle et un jeune homme qui pose pour elle. Par cette situation insolite, le film bouleverse les codes sociaux et les représentations que l’on se fait de la féminité et de la masculinité dans la création artistique.
Merci à Olivier Dreux scénariste et à Michael Guerraz réalisateur d’avoir répondu à mes questions.
Vous pouvez voir des extraits du film

 

Vous m’expliquiez au téléphone que la compagne d’Olivier Dreux faisait du modelage. Est-il possible de revenir sur la genèse du scénario, sur ce qui a amené Olivier à ouvrir une porte sur l’expérience du modelage ?

Olivier: Je crois que j’ai toujours été attiré par l’envers de la création artistique, notamment l’univers des ateliers de peintres, d’illustrateurs ou de sculpteurs. C’est d’ailleurs un goût que je partage avec Michael qui a fait des études d’art. Effectivement, ma compagne a longtemps fait du modelage en atelier. Je suis souvent allé la retrouver après ses séances et, le soir notamment, j’ai goûté l’atmosphère particulière des lieux, les lumières tamisées, les couleurs chaudes de la terre, des patines, du bois. Lorsqu’une séance de modèle vivant était en cours, je patientais à l’extérieur. Face aux fenêtres de l’atelier obstrués par de grands rideaux opaques, je pouvais alors laisser courir mon imagination. C’est vraiment le lieu même de l’atelier qui m’a donné envie d’écrire Argile.

Ensuite, l’histoire s’est bâtie par strates successives, en répondant à des séries de « et si… », comme le font souvent les scénaristes. Et si le scénario se concentrait sur la relation entre un artiste et son modèle ? Et si on inversait les stéréotypes en faisant de l’artiste une femme âgée et du modèle un jeune homme ? Et si elle était aveugle ? Etc. D’une manière plus pragmatique, situer une histoire dans un atelier de modelage, le temps d’une séance de pose permettait de respecter naturellement une unité de lieu, de temps et d’action qui correspond assez bien au format particulier du court métrage.

Enfin, il y a la sensualité qui faisait partie intégrante du projet dès le départ. J’ai le sentiment que le travail de la terre, de l’argile humide, amène assez naturellement à la douceur, à la finesse du toucher, là où la sculpture sur pierre évoquera peut-être plus des idées de force, de puissance. Mais, il est probable que mon rapport intime au modelage m’a également inspiré ce type d’émotion pour le scénario.

Vous même, qu’avez-vous ressenti à la lecture de ce scénario?

Michael : En réalité, Olivier m’a directement raconté l’intrigue avant que je lise le scénario. C’est peut être même le premier ou deuxième scénario qu’il m’a raconté, lorsque nous nous sommes rencontrés sur le tournage d’un court métrage qu’il avait écrit et sur lequel j’étais cadreur. J’ai été immédiatement séduit car, comme vient de le dire Olivier, j’ai suivi un cursus Arts plastiques depuis le collège et qu’en outre,  je tentais moi-même à l’époque d’écrire une histoire autour d’un artiste et son modèle. La cécité de la dame d’Argile me parlait aussi puisque ma grand-mère, qui a beaucoup compté pour moi, était devenue aveugle à la fin de sa vie. J’aimais aussi particulièrement l’aspect romantique de l’histoire qui était encore plus prononcé dans cette première version que dans le résultat final. Je voyais aussi la possibilité de créer une ambiance particulière et de soigner l’aspect visuel.

Mais à l’époque, le scénario était en développement dans une autre société de production, avec un réalisateur pressenti, nous n’avons donc pas travaillé ensemble dessus immédiatement. Evidemment, j’étais déçu d’arriver après la bataille mais nous avons travaillé sur d’autres projets, ce qui était très enrichissant. Et ce n’est que quelques années plus tard, lorsque la société de production a fait faillite et que les droits sur le scénario sont revenus à Olivier qu’il me l’a proposé. Il savait que j’aimais particulièrement cette histoire. Nous nous sommes mis au travail. Mais il aura fallu encore quelques années avant de trouver le producteur qui aurait un coup de coeur pour ce projet.

Que cela change-t-il de montrer une vieille dame sculptant un jeune homme, plutôt qu’un vieux monsieur peignant une jeune fille?

Michael : C’est un aspect que j’ai immédiatement trouvé intéressant. On a l’habitude de représenter des artistes masculins en compagnie de leurs modèles féminins, comme dans le très beau « La belle noiseuse » de Rivette mais c’est beaucoup plus rare de voir les rôles inversés. Sans doute que l’image d’Epinal de l’artiste « pygmalion » a la vie dure. Nous avons également observé qu’il y avait encore un léger tabou autour du sujet lié à la sexualité d’une dame d’un certain âge et c’était intéressant de le pointer.

Par la suite, lors des premières projections en festival, nous nous sommes rendu compte que certains hommes étaient réellement gênés par le déroulement de la relation entre la dame et Alex. Il y a donc encore un peu de travail à effectuer de ce coté-là mais j’ai l’impression que les choses sont en train de changer. L’année dernière « Les beaux jours » de Marion Vernoux abordait également le même type de questionnement.

D’après vous qu’est-ce qui est tabou: le fait qu’un homme nu soit un sujet d’inspiration pour un artiste?

Michael : En réalité, de tout temps, des hommes ont également été des modèles. Mais, bien que j’admette que le terme « tabou » soit un peu fort, il me semble que c’est surtout la représentation d’un artiste homme et de son modèle femme qui s’impose. Sans doute qu’une vision des choses bien patriarcale conserve son ascendant sur l’inconscient collectif.

La question du dévoilement se pose: la beauté de l’homme peut-elle être révélée comme l’a été celle de la femme depuis toujours?
Question épineuse. J’aime à penser que oui mais en réalité ça n’est pas tout à fait le cas. J’imagine qu’on ne souligne pas tout à fait les mêmes avantages physiques chez un homme que chez une femme, quoique cela reste à vérifier. Il y a également un jeu entre ce qui est caché et ce qui est montré ce qui, à mes yeux, implique nécessairement des barrières esthétiques voire éthiques. Moi-même, j’avoue avoir été un peu timoré dans la représentation du jeune homme, je le regrette un peu aujourd’hui.

Dans votre film, l’artiste est une femme et qui plus est une vieille femme. Vous évoquez la sexualité, la question de l’attirance était-elle pour vous évidente? Est-elle liée au fait que la femme étant aveugle, elle doit toucher son modèle pour le représenter?

Michael : On rentre dans une zone un peu trouble, ici. En principe, la règle est que l’artiste ne doit pas toucher le modèle. L’idée d’Olivier c’était de briser cette règle. Ce qui est assez logique puisque l’artiste est aveugle et qu’elle doit nécessairement en passer par le toucher pour créer. Une idée souterraine du scénario était que celle-ci devait être une sorte d’ensorceleuse, qui prépare son argile elle-même. Et justement, ce personnage utilise le toucher comme une arme subtile de séduction. Lorsqu’elle touche son modèle, la conversation est presque murmurée, le modèle ressent la douceur des mains de la dame, son parfum également. Tout cela peut être rapidement aussi inhabituel que troublant, surtout pour un jeune homme.
Pour autant, je ne pense pas que toutes les séances qu’elle organise dans son atelier se déroulent nécessairement de la même manière que l’on découvre dans le film. Nous racontons aussi l’histoire d’une rencontre. Par là, je pense alors que l’attirance n’est pas forcément évidente, même en utilisant le toucher mais il faut reconnaitre que la situation est tout de même déstabilisante.

Avez-vous discuté de tout cela avec Edith Scob et Laurent Delbecque ou d’autres personnes? Qu’en ont-ils pensé? Avez-vous fait des choix en fonction de vos discussions?

Michael :  Oui, bien sûr. Cela fait parti des discussions qu’on a eues pour donner corps aux personnages. Mais, Olivier et moi n’avons pas eu besoin de les convaincre ou de les guider vers ces idées puisqu’Edith et Laurent sont des comédiens très sensibles qui avaient justement compris tout cela dès la lecture. Nous n’avons pas eu besoin de réorienter les personnages, au contraire, nous nous sommes dirigés vers plus d’épuration dans les dialogues et gestes, voire la subtilité.
Olivier et moi étions tout de même à l’écoute des comédiens qui avaient l’âge de leur rôle.

La relation au modèle pose aussi la question de la confiance. Vous brouillez les pistes à ce sujet: la femme ne prévient pas son modèle qu’elle est aveugle, lui en doute au fait qu’elle lise l’heure, elle lui laisse de l’argent pour le dissuader de partir. Dès lors, une ambiance inquiétante s’installe. Quelle était votre intention à ce sujet?

Michael : Il s’agit ici d’une double volonté. A la fois, nous avons dramatisé volontairement l’histoire dans son introduction. Nous voyons ce jeune homme arriver dans un atelier un peu obscur, l’artiste qui l’accueille est un peu mystérieuse, presqu’étrange. Nous souhaitions placer le spectateur au même niveau que le personnage d’Alex et lui laisser penser que le court métrage s’engage dans la veine du polar, voire d’un film fantastique pour ensuite, dévoiler les véritables enjeux et les faire résonner par contraste. Mais du point de vue du personnage de la Dame, c’est aussi assez logique puisqu’il s’agit d’une sorte de procédé qu’elle a mis en place pour souffler le chaud et le froid sur son modèle et le conduire où elle le souhaite. C’est une sorte de douce manipulatrice.

 

 

 

Musique en marge

 

SAMSUNG DIGITAL CAMERA J'ai connu Nadine grâce à Imagho, qui l'a connue grâce à facebook. Etonnante rencontre. Nadine n'a pas le même âge que moi. Elle pourrait presque être ma mère. Et elle m'a touchée par cette faculté qu'elle a de rejoindre, avec la force de l'évidence, mes aspirations, ma façon d'écouter la vie. Elle aime Imagho, son jeu de guitare qui n'est pas qu'une maîtrise mais avant tout une évocation sensible. Elle en parle avec le respect qu'on éprouve face à une oeuvre, comme si elle tentait de préserver, grâce à l'art, un espace intime sacré. Cette porte d'accès à la création a confirmé que nous avions des affinités qui dépassaient l'appartenance à un genre musical. Aux noms des Pixies, des Breeders, de Chokebore, de Hint, de Condense, elle a réagi avec enthousiasme. Nous aimons sûrement l'énergie de ces groupes mais pas seulement. C'est une question de mélancolie aussi. Nous avons écouté Nick Drake, parlé de Tom Waits, consolateur, de Polar, de Stina Nordenstam, merveilleux exemple d'indépendance et de créativité. Elle connaît Sonic Youth, sans pour autant les avoir accompagnés. Elle aiSAMSUNG DIGITAL CAMERAme Einstürzende Neubauten... Angil l'a beaucoup marquée. Pour elle, il est indéniable qu'ils méritent d'être davantage connus. Ce réseau de musiciens talentueux et peu médiatisés auquel appartient Imagho l'attire. Elle écoute volontiers Philippe Poirier, Laurent Petitgand, qui créent des atmosphères musicales très particulières et restent en marge de l'industrie.
On pourrait multiplier les noms. Nous avons la même discographie. C'est une jubilation de constater qu'on peut être attirés par les mêmes musiciens, alors que la société fait tout pour marginaliser certains courants artistiques. Impossible de dire que c'est une question de génération. C'est la preuve qu'une énergie souterraine résiste à l'endoctrinement qu'on subit, celui qui fabrique très artificiellement le succès éphémère. Nadine me donne la force de croire que ce flux qui nous a fait nous rencontrer par affinités électives perdurera bien au-delà de notre époque.                                                                                                                          VR

 

 

 

Une expérience mystique

 

Quand on aborde la question de l'inertie et de l'indifférence et qu'on l'attribue à une société où l'individualisme et l'esprit de concurrence n'ont plus de limite, on décrit des comportements dont on ne saisit plus l'intériorité. Comment se fait-il que telle personne dont on peut se dire qu'elle est capable d'attention ou de solidarité répond-elle par un silence troublant lors d'une expérience douloureuse partagée avec d'autres?

Le mot sacré est le mot à partir duquel la pensée peut se déployer sans buter contre l'inertie des autres. Si je suis consciente de ce qui se passe et qu'un événement me blesse au point de générer une fatigue indescriptible en moi, c'est qu'un acte sacrilège a été commis, sans que personne ne réagisse.

Quelque chose de sacré, qui aurait dû être protégé, a été abîmé. Pourquoi la conscience de cet objet sacré n'est-elle pas universelle, alors même que cette conscience permet de prendre acte de la transgression commise et donc de se sentir appartenir à l'humanité?

L'expérience mystique est avant tout le dégagement d'un espace intérieur qui donne la mesure de ce qui se passe. Dans la conscience de ce que je suis, il y a cette région du fond de laquelle j'observe en silence, ce point très bas où je me maintiens et à partir duquel je sens l'immensité de ce qui l'entoure. La place y est tellement grande qu'elle peut recevoir dans sa totalité l'acte sacrilège. La fatigue est en mesure d'être dépassée puisqu'une force rebelle y siège.

La souffrance, les larmes intérieures sont le passage qui permet à l'être de recevoir un acte violent, de le contenir afin de le transmuer. Cette expérience totale n'est possible que si l'on a renoncé à agir. La volonté n'y a aucune part. C'est une soumission à un ordre qui me dépasse et dont je ne suis qu'un vecteur. Alors même que l'impression de dérive s'accroît et me renvoie à ma vulnérabilité, je perçois une forme de résistance qui précède le moment où quelque chose se redresse. Le déploiement commence. A mesure que cette force s'érige dans un mouvement ascensionnel, une libération s'opère. Je sais alors que, même si un acte sacrilège a été commis, je suis en mesure de retrouver un sentiment que j'ai risqué de perdre: la dignité.

Que l'acte sacrilège ait été commis à mon encontre ou à l'encontre d'un de mes pairs, le mouvement est le même, mais il se double dans le second cas d'un sentiment de responsabilité. Mon constat d'impuissance s'accompagne de la nécessité d'observer encore l'acte profane, car cette observation donne à voir l'humiliation de l'autre. En regardant en face, sans esquive, ce qui se passe, un lien se tisse de moi à lui, de moi à elle, et c'est ce lien qui, par la présence attentive à l'autre, crée les conditions du redressement intérieur. Amour, amitié, nous permet de nous détourner du pire.

Une société qui a perdu la perception de ce flux invisible qui nous relie les uns aux autres est une société qui meurt. Une petite communauté résiste pourtant. Grâce à elle, un mouvement libérateur nous régénère, en toute discrétion.

   VR

 

 

Imagho et son fils

Voici la première vidéo de Rémi, 11 ans

 
 

Les conseils de J.-L. Prades en musique classique

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