"Homme de terre" de Valérie Rossignol

"Le projet d’un texte à écouter est né d'une rencontre de longue date autour du théâtre dans un premier temps, puis de la littérature. Valérie Rossignol écrit et sculpte. Corinne Descote prête sa voix au récit intérieur et l’incarne.
C'est bien la création artistique qui nous rassemble aujourd'hui et les questionnements qui en découlent : la remise en cause de ce que nous percevons, le travail qu'elle demande et l'effet qu'elle produit sur nous-mêmes et les autres.
Homme de Terre n'est pas un texte de théâtre mais un propos sur l'acte créateur, entre essai et récit autobiographique. Il constitue la première partie d'un diptyque intitulé De terre et de chair. Valérie Rossignol, par ses voix intérieures, nous propose d’être témoins de l’acte de création. La terre qu’elle façonne dévoile l’auteur/artiste et l’homme, son modèle.
Elle traduit de manière aiguisée ce qu'elle perçoit et ressent en modelant la terre. Elle porte un regard neuf sur le corps masculin et s'interroge sur ce qu'il lui dit, et qui nous concerne tous. Par sa perception, elle nous ouvre à l'autre, en nous réconciliant avec le monde.
Le texte est charnel, l'introspection sans barrières. Ce qui se passe entre elle et son homme de terre, à la fois modèle, muse et premier homme, est étonnant. Homme de terre nous entraîne dans une troublante et vertigineuse épopée de la vie, de l'humanité."

 

Le texte a été interprété par Corinne Descotes à la galerie L'Achronique, le vendredi 6 avril 2018 (42 rue du Mont Cenis, Paris 18) à 19h. Durée du spectacle : une heure.

Prochaines représentations : le samedi 7 juillet à la chapelle de Larny, à Pollionnay (30mn de Lyon) à 18h et à 21h (gratuit et sur réservation).

Vente du texte publié aux éditions Tarabuste

Extrait de la première partie du diptyque De terre et de chair, qui sera publié dans l'Anthologie Triages de Tarabuste Editeur, en juin 2018. 

 

Je m'arrête au seuil de mon atelier parqueté et lumineux. Dans la suspension du temps que me réserve ce lieu, je vois ce qui me paraît essentiel: étudier, cerner le corps réel et transformé, observé et transmué. La chair palpitante, frémissante et meurtrie est d'autant plus aimée qu'elle a enduré maintes poses, docilement.
Le corps dévoile ce que l'esprit ne peut verbaliser. Il raconte par le tressaillement d'un muscle, l'ondulation de la peau, l'impossible mensonge de celui qui s'expose. Loin de tout conflit, de toute conquête, il ne reste que le tremblement intérieur face à la nudité, à l'extrême vulnérabilité de ce corps nu. On ne peut pas tricher, ni détourner le regard. Je me déleste du poids du monde pour oser regarder. Je prends sur moi tout ce qu'on voit et qu'on taira, tout ce qui vibre à l'insu de la parole et qui existe d'autant plus fort que c'est réel, mais tu.
C'est un affranchissement de tout conditionnement, de toute projection, une part du vivant qui ne se laisse pas facilement approcher et qui me fascine par son irréductible singularité. C'est la conscience sans la parole, un acte occulté d'autant plus puissant qu'il reste inénarrable. La lumière pudique éclaire l'humanité sous un jour inconnu. J'aimerais faire sentir l'existence de ce dont on n'osera jamais parler. Peut-être est-ce un regard qui se voile imperceptiblement, une inquiétude lovée au cœur de l'être. Peut-être est-ce la joie de la chair qui exulte de s'exhiber. Sensualité de l'être vivant. Et vibrant. C'est sûrement la conjonction de l’inquiétude et de la joie qui touche en plein cœur. Cette conscience englobante et silencieuse fait tomber les dernières résistances. Cette conscience m'habite et me donne à voir, et me donne le goût de vivre par ce que j'ai vu. Cela ressemble à une révélation tellement douce et étonnante qu'on préfère la taire plutôt que d'en perdre l'effluve en la nommant. Je suis magnétisée par le corps de certains hommes que je comprends instantanément. Je suis fascinée par l'aptitude qu'a le corps à me raconter autant en si peu de temps. Et j'ai envie de restituer, grâce à la création, ce qu'il m'a donné.

Je sculpte.

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