"Homme de terre" de Valérie Rossignol

"Le projet d’un texte à écouter est né d'une rencontre de longue date autour du théâtre dans un premier temps, puis de la littérature. Valérie Rossignol écrit et sculpte. Corinne Descote prête sa voix au récit intérieur et l’incarne.
C'est bien la création artistique qui nous rassemble aujourd'hui et les questionnements qui en découlent : la remise en cause de ce que nous percevons, le travail qu'elle demande et l'effet qu'elle produit sur nous-mêmes et les autres.
Homme de Terre n'est pas un texte de théâtre mais un propos sur l'acte créateur, entre essai et récit autobiographique. Il constitue la première partie d'un diptyque intitulé De terre et de chair. Valérie Rossignol, par ses voix intérieures, nous propose d’être témoins de l’acte de création. La terre qu’elle façonne dévoile l’auteur/artiste et l’homme, son modèle.
Elle traduit de manière aiguisée ce qu'elle perçoit et ressent en modelant la terre. Elle porte un regard neuf sur le corps masculin et s'interroge sur ce qu'il lui dit, et qui nous concerne tous. Par sa perception, elle nous ouvre à l'autre, en nous réconciliant avec le monde.
Le texte est charnel, l'introspection sans barrières. Ce qui se passe entre elle et son homme de terre, à la fois modèle, muse et premier homme, est étonnant. Homme de terre nous entraîne dans une troublante et vertigineuse épopée de la vie, de l'humanité."

 

Le texte a été interprété par Corinne Descotes à la galerie L'Achronique, le vendredi 6 avril 2018 (42 rue du Mont Cenis, Paris 18) à 19h. Durée du spectacle : une heure et  le samedi 7 juillet à la chapelle de Larny, à Pollionnay (30mn de Lyon) à 18h et à 21h.

 

 

Extrait de la première partie du diptyque De terre et de chair, publié par les éditions de L'Arbre Hominescent (septembre 2019).

Vente du texte en version numérique

 

Je m'arrête au seuil de mon atelier parqueté et lumineux. Dans la suspension du temps que me réserve ce lieu, je vois ce qui me paraît essentiel: étudier, cerner le corps réel et transformé, observé et transmué. La chair palpitante, frémissante et meurtrie est d'autant plus aimée qu'elle a enduré maintes poses, docilement.
Le corps dévoile ce que l'esprit ne peut verbaliser. Il raconte par le tressaillement d'un muscle, l'ondulation de la peau, l'impossible mensonge de celui qui s'expose. Loin de tout conflit, de toute conquête, il ne reste que le tremblement intérieur face à la nudité, à l'extrême vulnérabilité de ce corps nu. On ne peut pas tricher, ni détourner le regard. Je me déleste du poids du monde pour oser regarder. Je prends sur moi tout ce qu'on voit et qu'on taira, tout ce qui vibre à l'insu de la parole et qui existe d'autant plus fort que c'est réel, mais tu.
C'est un affranchissement de tout conditionnement, de toute projection, une part du vivant qui ne se laisse pas facilement approcher et qui me fascine par son irréductible singularité. C'est la conscience sans la parole, un acte occulté d'autant plus puissant qu'il reste inénarrable. La lumière pudique éclaire l'humanité sous un jour inconnu. J'aimerais faire sentir l'existence de ce dont on n'osera jamais parler. Peut-être est-ce un regard qui se voile imperceptiblement, une inquiétude lovée au cœur de l'être. Peut-être est-ce la joie de la chair qui exulte de s'exhiber. Sensualité de l'être vivant. Et vibrant. C'est sûrement la conjonction de l’inquiétude et de la joie qui touche en plein cœur. Cette conscience englobante et silencieuse fait tomber les dernières résistances. Cette conscience m'habite et me donne à voir, et me donne le goût de vivre par ce que j'ai vu. Cela ressemble à une révélation tellement douce et étonnante qu'on préfère la taire plutôt que d'en perdre l'effluve en la nommant. Je suis magnétisée par le corps de certains hommes que je comprends instantanément. Je suis fascinée par l'aptitude qu'a le corps à me raconter autant en si peu de temps. Et j'ai envie de restituer, grâce à la création, ce qu'il m'a donné.

Je sculpte.

1 réflexion sur « "Homme de terre" de Valérie Rossignol »

  1. Formidable écrit...
    La première partie du livre de Valérie Rossignol, "L'Homme de terre", possède une écriture charnelle,
    matérielle, comme aurait dit Duras. L'auteure touche au
    questionnement des processus de création avec une profondeur et une justesse qui ne peuvent que
    confirmer les pensées des créateurs autant qu’initier les amateurs. La problématique, ou plutôt la poétique
    de la tension et des liens surgit également de ce texte. J’ai beaucoup apprécié cette partie, qui soulève des points esthétiques très philosophiques.
    Pour la seconde partie "L’homme de chair", dans cet amour qui comme la narratrice, ne cède ni à la soumission
    induite, ni à la violence, ni à l’humiliation, le lecteur y trouvera une force inouïe et signifiante. Inouïe
    car derrière les mots, l’expérience se dit, s’écrit comme une révélation pudique, en creux, dont la cavité
    permet un écho, une résonance « résolue » et universelle dans le même temps (la narratrice dépasse le stade de la sidération pour devenir une femme
    forte, tête haute et yeux ouverts face aux réels de la vie). En effet, ce texte renvoie à une condition sociétale complexe encore pour les femmes et il témoigne dans le même temps, de la
    résolution de la violence extérieure avec ce que les philosophes nommeraient une « sagesse » et les
    psychologues une « résilience », qui n’appartient qu’à l'auteure. La narratrice est une créatrice de la vie. Elle a su sculpter
    son existence à partir des matériaux vécus.
    Le texte possède in fine plusieurs degrés de lecture. Derrière l’amour, l’homme de chair et la
    création partagée, se décèlent les luttes, les douleurs mais aussi, et surtout, le triomphe. Nous lecteurs, assistons à un au-delà d’une sublimation. Le texte va donc très loin dans sa fonction de témoignage, de résilience
    mais aussi de pensée réflexive et de généreuse transmission auprès des lecteurs à qui, Valérie Rossignol fait ce grand cadeau de
    littérature.

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