Claire Tencin, à l'œuvre

 

 

Claire, dans ton écriture, tu explores des domaines variés. Peux-tu présenter chacun de tes ouvrages et dire ce qui fait leur spécificité ?

 

Depuis 2012, j’ai publié trois ouvrages. Mon premier récit,  Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul, est paru en 2012. Le titre est la phrase-refrain d’un monologue polyphonique où la narratrice convoque le passé miClaire Tencinlitaire de son père mort brutalement. Gendarme pendant la guerre d’Algérie, elle le met à la question – euphémisme en usage pour parler de la torture – et le déloge de l’enfer où il est condamné à errer. La fille est née à la fin de la Guerre d’Algérie et au début d’une autre guerre, celle qui allait continuer de se poursuivre dans le corps énervé de son père pendant quarante ans. Mis aux arrêts par la loi du silence qui le minait. Déchiqueté par sa rage de vivre qui explosait comme une bombe au milieu de la famille. C’est à un corps blessé et aphasique que j’ai tenté de donner une langue avec la brutalité et la violence de la guerre intérieure qui se poursuit dans le corps d’un combattant et qu’un armistice ou des accords de paix ne peuvent arrêter. Le titre soulève bel et bien la question de la narratrice. Son père n’a-t-il pas tué de « bougnoul » comme il l’affirme ou s’agit-il d’un déni des actes de torture auxquels il aurait assisté sans y prendre part ?  

 

Claire TencinEn 2014 paraît Aimer et ne pas l’écrire, Montaigne et Marie, un roman que j’ai écrit comme un montage de pièces à mettre en correspondance pour construire le jeu des liens de parenté réels ou fictifs entre les protagonistes : la narratrice-lectrice contemporaine Andréa et la lectrice-éditrice Marie le Jars de Gournay, la fille par alliance de Montaigne, qu’il a connue – « bibliquement », là est l’énigme de Aimer et ne pas l’écrire – en 1588 lors d’un séjour à Paris pour la publication de la troisième partie des Essais. J’ai voulu dédier ce livre à Marie de Gournay, l’amie de cœur de Montaigne à la fin de sa vie et l’éditrice posthume des Essais dont elle a donné 11 publications annotées, traduites et corrigées jusqu’en 1740. Une première place, à mon sens, que l’histoire littéraire lui a dérobée au profit de l’amitié de Montaigne et de La Boétie, une injustice faite à une femme de lettres dont le mérite à son époque a été de choisir le célibat et de vivre de son écriture.

Claire Tencin

Mon troisième opus, un récit, Le silence dans la peau, paraît en 2016.  S’y joue le devenir de trois générations de femme dans la négation de la maternité. Le revers de la mère-tout-amour soustraite à la langue nationale et morale, bannie dans le silence d’un corps désaccordé au réel. Le Récit, personnage avec majuscule, raconte autant la fille, la mère et la mère de la mère et ouvre une voix à celles qui n’en ont pas, invente les lésions et les liaisons de leur impossibilité à se réunir dans la langue maternelle. La maternité ici renverse les apparences pour taire ce qui défaille. Mère-tout-amour à l’envers.

 

 

 

Tu privilégies dans ces trois récits la forme courte et une narration non linéaire. En quoi cette forme te paraît-elle nécessaire pour énoncer ton propos ?

 

Je privilégie les formes courtes, elliptiques et verticales. Sans doute parce que je suis incapable de m’installer dans la temporalité d’un roman avec l’éloquence de la narration qui le caractérise. Je veux aussi donner au lecteur la main pour y construire son espace sans créer de liens narratifs et logiques. Je me demande souvent si ce n’est pas une manière d’éviter de me confronter au roman. Les montages de structures diffractées et superposées me paraissent plus ludiques. Je prends du plaisir à mes constructions. Le mot est mon matériau brut. C’est sa force de frappe que j’exploite, sa force d’évocation ou de perturbation dans l’ordre syntaxique du réel telles que je les ai mises en en scène dans  Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul et Le silence dans la peau. Ce qui convoque mon imaginaire, c’est d’abord l’impureté et l’incorrection de la langue. Le lâcher-prise sur son usage bien propre et bien lisse. Incontestablement plus en phase avec mon tempérament spontané et entier.

 

Dans Aimer et ne pas l’écrire, Montaigne et Marie, tu réhabilites une femme, Marie de Gournay, amie de Montaigne. T’inscris-tu dans une démarche féministe ?

 

Je ne saurais pas dire si aujourd’hui je suis féministe. Je l’ai été, j’ai milité et j’ai cessé en vieillissant de me reconnaître dans le discours féministe. Cette vision victimaire de la femme m’agace tout comme la construction d’un prédateur sexuel mâle m’offusque. Je ne nie pas les actes odieux dont sont capables les hommes – et il faut le rappeler, on parle d’une minorité de « porcs » – mais le ressentiment, la vengeance sans commune mesure qui anime la parole féminine ne plaident pas en la faveur de sa liberté. La question de la place sociale de la femme ne m’est pas indifférente, bien sûr. Être femme et écrire supposent une pré-lecture, un horizon d’attente rapporté au champ du féminin auquel je me refuse d’appartenir. C’est pourquoi j’écris les femmes dans la mesure où elles peuvent être barrées de ce champ attendu de la féminité.

Dans mon dernier récit (à paraître), Dans le miroir d’Alexandrine de Tencin, je dialogue à trois siècles de là avec l’in-femme salonnière, romancière et mère indigne de d’Alembert. Il ne s’agit pas tant de voir mon reflet en elle que de tendre le miroir aux femmes contemporaines. Mme de Tencin (1682-1739) a largement dépassé les prérogatives réservées à son genre. Indifférente au jugement public et dénuée de sens moral, elle s’est autorisée, à une époque rudement plus patriarcale que celle que dénoncent les féministes actuelles, à ne pas se marier ni vivre en couple, à mépriser les spéculations du cœur et préférer spéculer en bourse pour gagner son indépendance financière, à collectionner les amants puissants, à faire de la politique au plus haut niveau de l’Etat, à abandonner son enfant trop gênant, à ouvrir un salon renommé dans toute l’Europe et à publier des romans. Je ne dis pas que les femmes doivent prendre pour modèle Mme de Tencin, ce que je veux montrer dans ce portrait historique, c’est qu’une femme armée de volonté a la force de refuser ce qui contraint sa liberté. Certes, on pourra me rétorquer que Mme de Tencin appartenait à la petite noblesse. Soit, ce n’était ni une paysanne, ni une ouvrière ! Elle a quand même été, en vertu de son rang, enfermée dans un couvent vingt-deux ans et à force d’acharnement et de combines a pu se défroquer et inventer une vie hors-normes alors qu’elle avait déjà trente ans.

 

Tu dirigeais le site Ardemment.com que j’ai eu la chance de connaître. Il y avait des critiques littéraires, une résidence d’auteurs.

 

J’ai créé et dirigé le site ardemment.com pendant cinq ans. C’était en partie une revue littéraire pour laquelle j’ai écrit la plupart des recensions. J’écrivais aussi pour l’Atelier du roman, une tribune de grande qualité, le magazine Art Press, et je continue aujourd’hui la critique littéraire pour Diacritik, une revue en ligne exigeante et très suivie. La critique me galvanise. Il y a une dimension altruiste à entrer dans l’univers d’un auteur et à déplier les lignes qui font la puissance créatrice de son texte. Ardemment.com était surtout une résidence d’écrivains en ligne. Une singularité dont je suis fière. J’y invitais un auteur ou une autrice à mener un chantier d’écriture pendant trois mois au rythme de publications qui lui convenait. J’y ai reçu Belinda Cannone, Jean-Philippe Domecq, Jacques Brou, Isabelle Minière et d’autres encore...  Certains de ces textes ont fait l’objet par la suite d’une publication chez un éditeur. Ce fut une aventure humaine enthousiasmante et comme toutes les aventures, elle a pris fin. J’avais besoin de me retirer après des années d’investissement quotidien dans ardemment.com. La revue-résidence n’est plus sur Internet mais j’ai conservé précieusement les textes qui y sont nés. Aujourd’hui, je me lance dans la création d’une maison d’édition lemotVgenre. Une lubie, j’ai toujours rêvé d’être éditrice !

 

Qu’est-ce que Le motVgenre ?

 

LemotVgenre est une entreprise plus paradoxale que ce terme le laisse entendre à l’oreille. Si je devais rapporter « lemotVgenre » à un auteur fondateur dans ma culture littéraire, c’est indéniablement à D.H Lawrence que je dédierais ce concept. Lawrence ouvre un champ magnétique où les sensations et les états de conscience convergent vers une destination sans objet. Ce qu’il interroge dans l’homme et la femme, ce ne sont pas leurs attributs humains dans l’ordre social ou moral, mais ce que les corps soustraient au langage pour incarner la matérialité de la chair et le lien sensuel à l’autre qui abolit le Moi. Le désir et la sexualité inaugurent ce rapport vivant qui élève l’homme et la femme au-delà de son humanité bridée et bornée par leurs rôles. C’est en suivant cette ligne de fuite Verticale que lemotVgenre entend faire émerger la langue Vergique et Vaginique des hommes et des femmes sans conditions de sexe et de genres. L’individualité réside dans la zone de contact avec l’autre et non dans le geste masturbatoire et giratoire de son Moi, privé de tout contact vital avec l’extérieur. C’est s’abolir dans le Moi, se cantonner à la posture d’une identité ramenée à des attributs biologiques et juridiques séparés les uns des autres. L’époque actuelle guerroyant pour la revendication des différences sexuelles, raciales, sociales, s’acharne à créer un être vidé de lui-même, fabriqué de ressentiment et de vengeance que lui inculque l’économie discursive pauvrement morale et totalisante. C’est pourquoi le mot Versus genre veut ouvrir le champ des possibles textuels dans la mesure où le discours gratterait à rebrousse-poil l’époque si conforme aux mots d’ordre qui nous taisent. LemotVgenre n’est pas une entreprise révolutionnaire ; je l’imagine plutôt comme une traversée à travers les apparences où la réalité se décrasserait d’elle-même avec un grand éclat de rire.

 

 

 

Appel à textes

 

 Je te remercie, Valérie, de m’avoir invitée sur ton blog à publier l’Appel à textes de ma maison de perdition que je te soumets ici : « Impoli, comique, grincheux, bégayeur, fauteur de la langue, éborgné du réel, la maison d’édition lemotVgenre t’ouvre son portail en 2020. Maison de perdition, elle n’a que faire de tout le fourbi du présent. Le texte n’a qu’à se tenir tout contre : faire dérailler l’économie discursive, déblayer les encombrements du vivant perpétuel et se gausser de la grande trouille morale. Au-delà des identités si férocement accrochées à nos devenirs, langues Vergique et Vaginique y sont tolérées sans condition de genres ni de sexes. Le discours réfractaire au consentement général y est exempté des charges punitives en vigueur. Les mots du dictionnaire bien nés remplacés de préférence par des objets étrangers. Tout plagiat de la voix médiatique avec sa cohorte de misère actuelle, de ressentiment, de vengeance et sa tyrannie du bien n’a pas sa place chez nous. Le mot Versus genre ouvre le champ des possibles tant que ce possible s’inscrit dans le ça-pense-mal, à rebrousse-poil de l’époque si docile aux mots d’ordre qui nous taisent.

Merci d’envoyer ses textes (plutôt moins de 150 pages) à Claire Tencin à l’adresse : lemotvgenre@gmail.com. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *